Les mots peuvent-ils dire la musique ?

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Christof
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Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

J'ai écris ce texte en 2010, sur un passage de "Let's get lost"(de Bruce Weber), documentaire qui retrace la vie de Chet Baker.
Peut-être dans ce fil pourrait-on mettre des choses qu'on a pu écrire sur la musique ?


Almost blue

Premier set, le désastre. Jamais vu pire public. Festival de Cannes, fanfreluche de joie, futile fosse au lion où l’on s’empiffre. Pour ces gens, la musique est le pétillement des bulles de champagne. Un concert de flûtes dont l’unique beauté serait celle des harmoniques de cristal qui trinquent. Chet est le seul à les entendre.
Il s’effondre contre mon piano. Il a la voix des mauvais jours...

- Putain de sourds! Hey Chris, tu y crois à ce cireur de pompes d’organisateur. «vous avez vu comme ils applaudissent, vous allez vous faire connaître mon vieux...». Plutôt se casser d’ici oui. A Paris, au moins, pendant les morceaux, on entend une mouche voler.

J’aperçois l’autre Mickey qui revient…
- « Allez les gars, c’est à vous. Chet, encore une. Ils adorent… »

J’arpège un la mineur sept pour que Bill accorde sa contrebasse.
Chet lui, traîne. Cravate rayée, costume dandy, trompette serrée dans la main, il s’avance, ordonne le silence.
Pour la musique.
Parce que ce morceau, ça en vaut la peine.

Il a cinquante sept balais, on lui en donne vingt de plus. L’alcool, la drogue...
Lèvres collées au micro, voix chuintante dans son dentier, il annonce le titre du morceau. Cette façon de prononcer ces deux mots, « Almost blue ». Déjà toute une musique au fond de son corps recroquevillé. La voix, derrière sa voix, chavirée.
Almost blue, presque triste. Ta vie, un flirt avec le désastre. Tu repenses à cette femme. Toutes les choses que ses regards, un jour, t’ont promises.

Chet est ailleurs. Faut y aller.
Quatre, et… Regard appuyé vers Bill, j’attaque l’intro. Trois accords caressés dans l’aigu, rejoints par la rondeur des graves de la contrebasse.
“Almost doing things we used to do”…
Quelques mesures frottées au grain de sa voix, c’est déjà tout l’espace qui s’étire.
Bluesy. Chet phrase en arrière. Heureusement, Bill assure le tempo, ne bouge pas d’un pouce, enracine. Il me laisse un boulevard. Je place mes accords à l’instinct. Ça fonctionne.

Dans la salle, quelque chose a changé. Les filles sont plus belles que jamais. L’auditoire ne file plus pareil. Les prunelles luisent.
Enfoiré de Chet. Les méandres de son visage accrochent la lumière comme jamais. Belle gueule envoûtante, figure sulfureuse de rebelle sans cause.
Maintenant, elles n’ont d’yeux que pour lui. Il connaît la musique. Sa voix fragile d’instrument, nuance et phrasé, l’implacable beat suspendu à ses lèvres. Notes bouleversantes de funambule effondrées dans un frisson de vibrato au fin fond du souffle sensuel des phrases qu’il étire pour mieux retenir, encore…, un peu, cette femme dont parle la chanson, trompette plaquée au cœur, cuivre brillant dans la lumière.

Presque toi,
Presque moi,
Presque triste

L'extrait en question : https://www.youtube.com/watch?v=sI2cGlJ4BHQ
pianojar
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par pianojar »

J'avais vu ce flm lors de sa (1ère) sortie dans une petite salle Bd Saint Germain, de même que j'avais eu la chance de voir Chet (très diminué), quelques mois avant sa disparition, au New Morning
Un grand artiste aussi émouvant avec sa trompette qu'avec sa voix
Je ne sais pas si les mots peuvent dire la musique, Jarrett disait dans une interview en 1975 "Quand je vois quelqu'un qui ne fait que chercher ce qu'il fait par des mots, plutôt que par la musique, je ne fais pas grand cas de lui." mais ce qui est sûr ce que les mots de Chet la "disaient" cette musique avec toute son âme ..... Il y a mots et "mots"
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Christof
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

pianojar a écrit :Un grand artiste aussi émouvant avec sa trompette qu'avec sa voix.
Je ne sais pas si les mots peuvent dire la musique, Jarrett disait dans une interview en 1975 "Quand je vois quelqu'un qui ne fait que chercher ce qu'il fait par des mots, plutôt que par la musique, je ne fais pas grand cas de lui." mais ce qui est sûr ce que les mots de Chet la "disaient" cette musique avec toute son âme ..... Il y a mots et "mots"
J'adore ce passage du documentaire. On voudrait aussi qu'il joue de la trompette, mais Chet s'est peut-être dit que juste la voix suffisait, avec les mots, comme la plus belle des musiques.
Modifié en dernier par Christof le jeu. 15 sept., 2016 12:02, modifié 1 fois.
sylvie piano
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par sylvie piano »

Cet artiste à fleur de peau me bouleverse toujours. Il chante comme il joue de la trompette, l'émotion à l'état pur.
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Christof
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Une réapparition, parée alors de toute sa splendeur évanescente

C’est plus ou moins à ce stade que j’ai oublié de trouver du temps pour travailler mon piano. Quand je m’en suis aperçu, c’était déjà très loin. J’aurais pu me reprendre alors, mais j’ai laissé un temps tomber. Pour en comprendre la raison, il faut tenir compte de la lumière, des envies de tout faire, de s'intéresser à tout. Et puis, vouloir résoudre toujours tous les problèmes n’est pas forcément le premier objectif qui vient à l’esprit. Heureusement.
Alors laisser aller, prendre le temps, le gagner à regarder assis sur le banc d’un arrêt de bus l'agitation incessante des voitures qui vont et viennent dans la grande ville. Vivre l’instant et regarder de loin cette danse qui semble renfermer une forme de sagesse ou de solennité. Mais parfois, il peut y avoir du désenchantement, voire une sorte de résignation. Légère.

Repenser plus tard à tout ça, sans angoisse ni crainte particulière. Se dire qu’on va continuer à jouer, et que si on ne peut tout faire, on le fera dans sa tête. Les doigts sur le clavier apparaissant alors souvent inutilement raides, dessiner ce geste qui pourrait être bien plus léger et insaisissable. Au fond, la pratique de mon piano, cela faisait longtemps que je la vivais aussi en marchant ou allongé par terre, ou encore durant les nuits où le sommeil ne veut pas venir tout de suite.

Il faut aussi garder en tête le fait que, si on est né pour ça, jouer du piano coïncide avec le souvenir ; ce qu’on joue on s’en souvient. Il est toujours inexact de dire qu’on a perdu ce qu’on savait jouer, ou qu’on pourrait le perdre, car la vérité, c’est qu’on peut le réciter par cœur dans sa tête, sinon en totalité, du moins les parties qui comptent vraiment. Au pire, on risque d’oublier le détail de certaines phrases. Mais en allant les chercher là, où elles ont glissé pour les remonter à la surface, on finit par les ressusciter sous une forme peut-être pas identique, mais quoi qu’il en soit très proche de l’original, avec pour effet de produire une sorte de double, de reflet ou de déformation dans laquelle ce qu'on avait voulu jouer ne cesse de s’épanouir. Car en définitive, la seule mélodie qui pourrait traduire l’intention spécifique de celui qui la joue n’est jamais une phrase, mais le résultat stratifié de toutes les phrases envisagées, puis jouées et enfin conservées en mémoire : on devrait toujours les poser les unes sur les autres, ces phrases transparentes, et les considérer dans leur ensemble, comme le plus bel accord musical. Un accord avec soi-même. On ne perd pas ce qu’on sait jouer, mais on le retrouve dans sa plénitude, dématérialisé, même migré dans les quartiers d’hiver de notre esprit.

C’était niché partout dans le corps, mais pas là plus qu’ici, endroit qu’on ne saurait nommer et, moyennant un effort quasiment imperceptible, on peut le ramener à la surface à n’importe quel moment : une réapparition, parée alors de toute sa splendeur évanescente face à laquelle l’ordre net de la page imprimée d’une partition aurait la rigidité d’une pierre tombale.
Modifié en dernier par Christof le mar. 21 févr., 2017 18:34, modifié 2 fois.
sylvie piano
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par sylvie piano »

Pour moi aussi, c'était caché, enfoui. La peur avait tout pouvoir. Et puis, doucement, invisible, une ombre a posé un piano ici, un autre là-bas.... Longtemps j'ai ignoré celui-ci et celui-là.... Et puis, un jour, humblement, timidement, maladroitement le prélude de la première Partita a ouvert une nouvelle voie. Il était toujours niché dans un coin secret méconnu de moi-même. Et l'allemande aussi. Et la courante.
Alors dans cette musique fondatrice, j'ai puisé la force, j'ai redressé mon dos, ouvert les yeux, regardé mes mains. À nouveau je les ai aimées, je leur ai redonné ma confiance. Pendant quelques semaines ce fut mon exclusif rendez-vous.
Lorsque enfin j'ai commencé la Sarabande, j'étais pétrie de doutes. Bach m'a entourée, " environnée ". Puis les menuets, la gigue.... J'étais redevenue pianiste. Non pas parce-que je pouvais jouer cette Partita. Mais parce-que cette Partita me redonnait vie. Elle est là. Toujours. Elle me rassérène. Elle m'est nécessaire.
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Christof
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Je republie ici un texte déjà écrit dans le fil "Comment gérez-vous vos phases de découragement", il y a quelques mois

Composer cet après-midi une musique d'enfant avec une lucidité de vieillard. Est-il possible d'élever au sommet cinq petites notes, du bout des doigts ? Comme on ouvre un fruit dont on pèle à vif la peau, décortique les fibres une à une pour s'approcher du noyau, jusqu'à sa forme de cristal. Sauf qu’aujourd’hui, mes mains ne répondent pas bien à mes idées.

Impatient. On voudrait toujours réduire à l'extrême le délai entre un désir et sa réalisation. C'est une manière angélique de nier l'épaisseur et la lourdeur du temps. Mais l'amour qui est envol a besoin de cette épaisseur et de cette lourdeur. Il prend son essor en s'appuyant sur elles.
Effacer l'acquis, désapprendre, tout reprendre. Comme un arbre au gré des saisons qui pousse, bourgeonne, fleurit. Fleurs qui tombent mais l'arbre ne meurt pas. Et je m'y perds, je m'y engloutis. Ainsi va la vie.
Tout est musique. Jouer, c'est vivre. Texte oublié qu’on aimera redécouvrir, ce soir, dans dix ans, quand la vie confirmera ses dires ?
Et soudain, dans un silence joyeux, le déclic se fait, la confiance se scelle, l'horizon se dégage. Danse, virevoltant, magnétique, en quelques notes étoilées. Les émotions profondes. Grand livre ouvert.
Un morceau peut tout : arrêter le temps, faire voyager, rendre heureux, faire pleurer.

Remettre incessamment sur le métier. Génie de l'espace. Adorer la perte de contrôle
Vivre simultanément toutes les notes, immobile dans des villes différentes, des disciplines différentes, des expériences différentes. Chaque nouvelle vie informant les autres, chaque émotion, chaque sentiment, chaque ressenti trouvant sa continuité dans ces autres vies. On croit se perdre à tout mener de front, mais en fait on se retrouve bien mieux dans cette espèce de maelstrom créatif où l'on n'a plus l'impression de chercher, juste de faire. Une question posée ici a sa réponse ailleurs. Un échec ici est une réussite là-bas. Il n'est que d'aller voir chaque jour qui résonne différemment de ses notes claires, énergie qui circule différemment.

Ne pas savoir trop où l’on va, mais y aller. Rencontre, fréquentation de son propre amateurisme, à peine éclairé. Parce que si l'on s'accroche, le monde doit bien finir par toujours venir à soi. Même si, pour cela, il brasse le feu et la glace.
Comme les indiens d'Amérique, croire que les histoires sont vivantes, flottant entre les nuages et sur les chemins, disponibles à ceux et celles qui veulent les entendre.
On devrait toujours pouvoir commencer par la fin. Changer de registre. Fragilité prenant alors la forme de l'évidence. Bien sûr, on peut arrêter, dissuadé par des notes disgracieuses, des touchers rugueux, ni même toujours justes. Mais la force est de persévérer, s'accrocher justement à ces rugosités, naviguer entre les écueils, tenter de les gravir en s'agrippant à nous-même. Peut-être qu’en haut des cimes et des abîmes trône l'agencement si précis de la grâce, son incroyable énergie. Aiguisé comme jamais, épinglant les anfractuosités dans leur élégante profondeur, fragiles et protégées par l'aboutissement du temps.
Marcher, poser des empreintes dans un monde qui voit trop souvent les choses en noir et blanc. Donner de la couleur, le clavier ne demandant qu'à être pétri, les doigts encore et toujours animés de la passion dévorante. Comme un chant déchirant.

Approcher les îles inabordables, zones d'ombres et de lumière, les secondes de bonheur que l'on ne saisit pas sur l'instant. Préambule des longues histoires. Et sous l'incongruité des situations, laisser filtrer la rigoureuse fantaisie, l'absurde étincelant, les incisives observations. Ce n'est pas un mince événement.

Jouer pour tenter d'approcher l'insondable, loin des ratages méthodiques. Tenter d’entretenir le divin avec l'art sur lequel il faudrait se pencher, inlassablement. Quiétude heureuse. Exhumer de soi ces cahiers inédits. Espérer qu'il ressemble à l'enfant qui fait des coloriages en sifflant des comptines, eau qui dort à côté de la gouache lumineuse. S'absorber dans la contemplation mélodieuse qui nous poursuit de cette ivresse musicale, qui fait perdre pied. Renverser sa boîte de jeux pour bâtir un coin charmant. Des cubes, de toutes les couleurs, d'un bel ocre jaune, de terre de sienne brûlée, des pays chauds. Et puis là, du bleu océan. Un coin où il fait bon s'y promener, dans des avenues de bric et de broc, tricotées dans la poésie des images, les recoins, les jardinets.
Avoir la main heureuse, portée par un phrasé tout en nuance, d'un charme satiné.

Quel est le point final ?
Il n’y en a pas.
Pas d’objectif. Que des contrastes…

Il est beaucoup plus intéressant de vivre sans savoir plutôt que d’avoir des réponses qui pourraient être fausses et il est de la plus haute importance de reconnaître notre ignorance et de laisser de la place au doute. C’est ce doute qui laisse à l’esprit sa liberté et son initiative.
Il n’y a aucun progrès et aucun apprentissage sans questionnement. Et pour questionner, il faut douter.

Il y a des ombres, et peut-être est-ce tant mieux : ce sont les histoires qui ne sont pas encore racontées, celles qu’on n’a pas encore su saisir. Attraper les histoires. Elles veillent sur nous. Depuis toujours, elles nous permettent de maîtriser à part égale la tristesse de savoir qu’on ne saura certainement pas toutes les raconter, et la force de la maîtriser. Il faut être très pur pour aller réclamer la page merveilleuse.
Avant que l’histoire ne se présente, nous sommes des enfants perdus dans l’enclos maigre des mots. Histoire alors qui n’a pas été racontée, mais qui a allumé une veilleuse dans le ciel.

Alors, non, jamais découragé.

Christof
Modifié en dernier par Christof le ven. 30 déc., 2016 16:54, modifié 1 fois.
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Pour Ivan

Se revoir après des années
(texte écrit en 2009)

Constater alors que si cette expérience a pu arriver à différents âges, elle prend, suivant les moments de la vie, des teintes assez variées.
D'abord petit enfant... Si on ne s'est pas revus pendant deux ou trois ans, on se reconnaît à peine, même à un âge déjà conscient, même si on a beaucoup joué ensemble... Alors d'entendre les gens, tes parents, te dire : "Tu sais, c'est Christian ? Tu te souviens de lui ? Allons... Tu reconnais Annie, regarde, elle a toujours les mêmes yeux !"... Sourires gênés, regards ailleurs. Alors on refait connaissance, mais ne se souvient de rien, ou presque, et confusément.
Ensuite, adolescent.... Quand on n'a pas rencontré depuis longtemps un copain ou une copine, c'est à la fois amusant et troublant. L'amusement et le malaise ensemble des traits conservés, de l'air tout de suite retrouvé, mêlés aux seins, aux poils et à tout ce qui pousse en ce temps-là. On se reconnaît petits dans des corps de grands. ça fait drôle.

... adulte. On peut jouer les prolongations. Dix, vingt, trente ans ou plus sans se voir.
La curieuse attente dans le café ou le restaurant, savoir si l'on va se reconnaître, sous quel masque, sous quelles rides, quel poids du temps passé. Un assez rare mélange d'appréhension et de tendresse, sans qu'on parvienne à savoir si l'appréhension est pour l'autre ou pour soi.

Et puis, cette étrange façon, tout en reconnaissant l'autre à la première seconde - à quoi ? l'oeil ? le sourire ? le port de tête ? - , de scruter malgré soi les ravages avec incrédulité. Conversation de regards. L'autre, c'est évident, a vieilli. Et soi-même aussi, on le sait, mais on ne se voit pas. Et puis, on s'est habitué, au fil des jours. Ce qui est alors bizarrement émouvant, c'est la soudaine angoisse du temps terrible qui vous atteint, de façon indirecte, parce que vous soupçonnez que vous aussi...
Et puis l'on se parle, et dans les yeux, le sourire, la voix, les gestes, on retrouve toutes les choses d'il y a plus de vingt-deux ans. Les images, les ambiances, les choses qu'on se racontait alors. Et soudain, ce n'est plus le visage de cet homme de 73 ans que j'ai devant moi, mais celui d'alors où, à cette époque, tu avais finalement un peu plus que l'âge que j'ai aujourd'hui. C'est alors comme un rai de lumière qui traverserait les persiennes entrebâillées. Et dans cette lumière qui traverse l'ombre se découpent des scintillements innombrables. Virevoltent alors, tournent, passent et repassent, des milliers d'éclats infimes qui retiennent et répercutent la brillance. Des points, des bâtonnets, de microscopiques plumes, d'infimes floches, de minuscules choses aériennes, légères, dansantes, passent dans la lumière de manière sublime, grave et joyeuse, terriblement affairée, agitée de tourbillons et d'itinéraires impossibles à suivre, trajectoires en fragments, purs éclats d'existence. Et ce qui ravit le plus dans ce miracle du scintillement, c'est la densité. S'accrocher à ces grains époustouflants, la frontière entre la lumière et l'ombre est soudain roide, nette, directe qu'on croit pouvoir la toucher presque... grouillements de particules qui apparaît et disparaît de chaque côté de la frontière. C'est là qu'on peut rêver. Sentiment alors d'un monde invisible soudain révélé. Dans ce rai de lumière se donne à voir comme une tranche d'un espace différent, inséré dans le nôtre, un univers de l'autre côté, de l'envers, de l'ailleurs, soudain rendu visible comme par effraction. Comment serait le monde si l'on voyait scintiller la poussière tout le temps, partout, interminablement ? N'y a-t-il pas tout le temps une strate à la fois invisible et présente. Un pan que l'on pourrait atteindre, un autre espace emboîté dans celui que nous connaissons ?

Maintenant, cela va être à toi : le maître, après plus de vingt ans de silence, a reformé son grand orchestre de jazz. Tu t'avances devant tes 18 musiciens. D'un geste ample, large, dans les airs, tes mains dessinent le tempo. Battue inimitable...

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Au premier plan... c'est mon chapeau

Ce son d'une énergie et d'une beauté incroyables, écriture riche mais où rien n'est inutile, ni dans le temps, ni dans l'espace. Magnificence des orchestrations... Je ferme les yeux. Le temps s'est arrêté.
Voilà, je suis celui que j'étais, vingt-deux ans en arrière... J'avais 30 ans. J'adorais tes cours... Count Basie, Gill Evans, Stravinsky, Dutilleux...

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Alors écrire à cet instant, c'est comme marcher le long des vagues, c'est voir la lune sur la mer et les douceurs dans les étoiles. Marcher le long des vagues... De ma maison, j'habiterais surtout la pièce qui regarde la mer. J'y mettrais devant ma fenêtre une table carrée aux angles droits. Elle restera là, campée jour et nuit comme un gardien de phare, les mains sur les hanches, à surveiller l'horizon, les boucles blanches de la mer, ses bouillons, attentives à la page de la plage si souvent effacée, réécrite, son brouillon. J'ai longtemps rêvé d'une table comme celle-là, et qui aurait la patience de m'attendre.

Parce qu'écrire c'est savoir à chaque instant que ce qui compte, c'est la présence de l'autre, la réflexion dans ses yeux et les paroles échangées.
Modifié en dernier par Christof le sam. 29 déc., 2018 14:26, modifié 1 fois.
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Premières notes. La magie. Les larmes

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Ses mains sur le clavier. Premières notes. La magie. Les larmes. Comme si elle ne jouait que pour moi. Et toutes et tous en une fraction de seconde âmes jointes. En un lieu céleste, accompli.
L’espace, ample et flamboyant. Le mystère et la beauté dans le vibrato des paillettes bleues de cet habit qui étincelle. Des visions, des échos, rapprochements qui tiennent du miracle, faisant de deux voix une écriture polyphonique.

J’aurais voulu vous faire entendre l’amour absolu de la musique dans ses yeux, l’immensité de l’infinie douceur. L’harmonie, comme ceux qui peuvent se parler sans mots parce que la même pensée naît dans l'âme de l'autre.
Cela pourrait sembler de simples mots. C'est bien plus que cela. Une vibration divine dont on ne sait plus bien quand on l’a entendue pour la première fois, celle qui voit en nous, au plus profond de nous.

Il s’agit d’un murmure, et de l’essentiel. L’écrire ici avec mesure et nuance. Mais comment faire lorsque la musique dévale comme un torrent ?

Ce récital m’a touché, pour toujours.
Je ferme les yeux, c’est gravé là, chaque note, les applaudissements. Et le silence, juste avant l’espace infini. Si fort.
Si fort à se dire désormais que si, à cet instant,
vous froissiez,
même juste un seul instant le silence,
je l’entendrais aussi.
Modifié en dernier par Christof le sam. 29 déc., 2018 14:26, modifié 1 fois.
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Où vont les morceaux qui n’ont jamais été composés ?

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Odilon Redon - Art céleste

Où vont les morceaux qui n’ont jamais été composés ? Vont-ils au pilori des pensées d'affection, notes effondrées, couchées sur le papier immaculé flottant entre deux mondes, à fleur de mouvement et de vibration...
L'important, c'est le morceau qu'on écrira demain. Parce que toujours cette impression d'un malentendu, d'avoir raté le tableau auquel on travaillait. Mais au-delà de cette conviction, continuer de chanter. C'est ce qu'on fait qui nous apprend ce que l'on cherche. Accrocher les phrases, les placer devant soi, dans l'espace. A les rejouer, quelques mois plus tard, c'est comprendre que l'intérêt n'est pas la représentation du tableau lui-même mais la présence qui peut-être s'en dégage, liée à son existence et non à sa tentative. Ces instants qui flottent alors comme instruments de rêverie, dans une zone de la vie qui n'est finalement pas la mémoire. Sauf à se souvenir de ce qui sera. Apparition qui ressemble à celle des photos dans un bain de révélation qui d'abord grisaille en masses indistinctes, puis subitement atteint sa définition visible, déploie son image latente en figure matérielle venue des eaux dormantes où elle était en gestation, l'expose à nos yeux écarquillés. Texte dans l'espace, face à des fenêtres dans la lumière. La poésie des sons qui accompagne dans le reflet des vitres. Il y a là une part de hasard et d'inconnu qui vient souvent nous tirer d'affaire. Les phrases qui en appellent d'autres, imprévues.
Dans les jardins, les lumières se sont allumées, mais on ne sait comment raconter cette histoire.
Chaque élément du puzzle est comme un univers. Alors on dessine sa vie pour pouvoir l'écrire. S'asseoir sur d'autres bases, le temps d'un récit, le temps de sa vie. Quand on sait ce qu'on va faire, on est un artisan. La création me semble être autre chose.

Où vont les morceaux qui n’ont jamais été joués ? Vont-ils au pilori des pensées d'affection, silences effondrés flottant entre deux mondes, à fleur de mouvement et de parole...
Étrange bonheur de se sentir remué par des replis intimes où s'éveille une vie profonde. Souvent, on se pose la question des intentions des phrases. Leur existence, leur pertinence ou pas. Question certainement vaine car ce qui s'écrit est toujours surchargé de significations qui l'excèdent. Donc d'intentions créatrices. Parfois, ce sont celles de son auteur, voire de l’interprète, mais le plus souvent un mélange des deux. La lecture, qui sépare l'implicite de l'explicite, le texte du contexte. On embrasse la musique par accident, premier lien langagier qui fonde la croyance en une présence invisible du monde, résonance sensible qui libère. La création est alors la place où s'absente le monde pour se représenter. Quelque chose qui malgré toutes les blessures, n’est jamais blessé. Cette extrême présence, moment de grâce, celui qui vous peuple à tout jamais l'âme et le cœur.

Où vont les morceaux inconnus qui résonnent ? Flottent-ils entre deux mondes, à fleur de mouvement et de parole...
Comment passe-t-on du dehors au-dedans du monde ? Les écritures qui prédisposent, immense fil rouge des siècles, qui en scrutent l'énigme. Les lignes qui s'inversent au fil du temps, lisibilité modifiée aussi magistrale que nouvelle qu'il convient de prendre avec le sérieux de son inventeur, synonyme pour lui d'ascèse, qui nous guérit du monde.
Et tout ce qui se joue aussi dans la perte de mémoire. Jouer et y courir des périls extrêmes parce que nous y sommes d'intelligence avec nous-mêmes. Sur un fil, corde à linge d'une étoffe baignée aux vents. Le discours, si beau quelquefois, âpre au mélancolique, qui nous prend dans ses rets aux premières notes. On joue et, hors des pages, se découpent des impromptus qui bien après nous poursuivent encore. Nos mains qui peignent la toile, hantent les zones délaissées. Existences romanesques loin des existences de convictions déçues, des désirs d'oubli, miraculeuses. Des morceaux réunis, qui viendraient construire une personne entière, offerte sur ce tableau introspectif de pages justifiées. Laboratoire de fiction. Bibliographie des imaginations. Les contrechants qui mûrissent dans nos têtes, aussi précieux que l'amour, murmurant avec tendresse, musicien(ne)s rassemblé(e)s pour coudre ensemble les vies, les réunir en un tissage, une étoffe de réalité. Qu'on n'y voit rien d'autre que de la lumière et de la couleur. De la douceur aussi. Les compositions qui s'entrecroisent et se chevauchent jusqu'à l'étourdissement, les voies troublées dans la brume portées par un phrasé de nuances, d'un charme satiné d'une présence au monde chaleureuse. Des phrases pour faire bruisser le monde, un avant poste du paradis. Construire de nous des vies d'artistes pour en laisser des recueils de vers et de prose qui s'étirent dans le vent. Parfois c'est le hasard qui tire d'affaire. Certaines rencontres aussi.

Où vont les morceaux qui n’ont jamais été joués ? Vont-ils au pilori des pensées d'affection. Notes effondrées, couchés sur les portées oubliées, flottant entre deux mondes comme l'oiseau rêveur, à fleur de mouvement et de parole...
Comme les vagues qui viennent sculpter des moments de temps et de lumière, d'amour et de mélancolie, qu'apaise le bonheur simple d'un pianissimo. Une énergie intérieure, des morceaux de vertiges. On ne sait comment raconter cette histoire. Peut-être que le morceau fétiche, pour les musiciens, c'est celui qu'ils auraient aimé écrire. Une respiration lorsque le monde semble de plus en plus étroit. Ce n'est pas écrire pour enjoliver sa vie, mais pour renouer à certaines banalités, à certaines scories de conversation avec l'inutile, qui entoure quelquefois la peau. Écrire comme on ferait du bricolage, songer à des urtext hantés par leur propre fabrique. Au moment de nous endormir, les notes discutent entre elles. C'est alors que les fins de phrases se métamorphosent en points d'interrogation et que les points d’orgue se réveillent, débordent les blancs entre les paragraphes et investissent toutes les marges. De blancs purs dont on ne sait quasiment rien. Les phrases perdues et retrouvées dans la cohue des silences.

Où vont les morceaux qui n’ont jamais été joués ? Vont-ils au pilori des pensées d'affection, silences effondrés flottant entre deux mondes, à fleur de mouvement et de parole...
Écrire, sans savoir finalement si c'est un acte de communication. Peut-être quelque chose de plus profond, qui voudrait aller à l'essentiel. Un lieu d'exaltation. De fugaces moments de grâce au pays enchanté des dieux et des petits riens. Et ne jamais manquer l'occasion de dire son admiration pour ne pas s'épuiser de crier dans le désert.

Dans les jardins, les lumières se sont allumées.
Modifié en dernier par Christof le sam. 29 déc., 2018 14:26, modifié 1 fois.
chantal313
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par chantal313 »

Superbe !!! =D>
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Oupsi
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Oupsi »

Très beau texte, merci Christof.
Cela m'a fait penser à la poésie de Pessoa (le dedans et le dehors du monde...)

Dans le Violon enchanté :

  • Là-bas, la blanche voile sombre, offerte
    A quelque brise immatérielle,
    Saura conduire notre vie-sommeil
    Jusqu'aux lieux où les eaux se mêlent

    Aux rives bordées d'arbres noirs,
    Où les forêts inconnues s'accordent
    Aux élans du lac vers plus d'être,
    Afin de rendre le rêve complet.

    Là-bas nous saurons bien nous cacher, disparaître,
    Engloutis dans le vide liséré de la lune,
    Ressentant que cela qui fait notre substance
    En d'autres temps était musique.


Et cet extrait de Bureau de tabac :

  • Je ne suis rien.
    Je ne serai jamais rien.
    Je ne peux vouloir être rien.
    A part çà, je porte en moi tous les rêves du monde.
    Fenêtres de ma chambre,
    Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde
    dont personne ne sait qui il est
    (Et si on le savait, que saurait-on ?),
    Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient
    continuel,
    Une rue inaccessible à toutes pensées,
    Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,
    Avec le mystère des choses par-dessous les pierres
    et les êtres,
    Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les
    cheveux des hommes,
    Avec le Destin qui mène la carriole de tout par la
    route de rien.
    Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais
    la vérité.
    Aujourd’hui je suis lucide comme si j’allais mourir
    Et n’avais d’autre intimité avec les choses
    Que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la
    rue devenant
    Un convoi de chemin de fer, un coup de sifflet
    A l’intérieur de ma tête,
    Une secousse de mes nerfs, un grincement de mes
    os à l’instant du départ.
    Aujourd’hui je suis perplexe, comme celui qui a
    pensé, trouvé, puis oublié.
    Aujourd’hui je suis divisé entre la loyauté que je dois
    Au Tabac d’en face, chose réelle au-dehors,
    Et la sensation que tout est rêve, chose réelle
    au-dedans.
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Christof
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Merci Chantal313 et Oupsi.
Qu'est-ce qu'il est beau le texte de Pessoa sur le bureau de Tabac (l'autre aussi, mais celui-là me parle encore plus).
C'est fou tout ce qu'on a encore à découvrir... Et c'est sans fin
sylvie piano
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par sylvie piano »

Forum de piano.... Quand les mots comme des improvisations, autour du thème nourricier, au gré des ellipses et des métaphores, nous emportent de modulations en cadences, par des accords subtils de 7emes de toutes espèces, vers l'espoir d'une phrase qui nous enlace, interrogative, intérieure, et qui malgré son ostinato éclaire notre pensée. Notre musique intérieure en devenir incessant, qui dans son non-dit, appelle la suivante....
Merci Christof.
arg

Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par arg »

pardon.. je n'ai lu que les deux poèmes que je trouve très beaux. Le reste du fil attendra, tendu pour ne pas rompre le charme.
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Christof
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

sylvie piano a écrit :Forum de piano.... Quand les mots comme des improvisations, autour du thème nourricier, au gré des ellipses et des métaphores, nous emportent de modulations en cadences, par des accords subtils de 7emes de toutes espèces, vers l'espoir d'une phrase qui nous enlace, interrogative, intérieure, et qui malgré son ostinato éclaire notre pensée. Notre musique intérieure en devenir incessant, qui dans son non-dit, appelle la suivante....
Merci Christof.
Merci Sylvie. Écrire pour allonger nos pas, les accords de 7ème de toutes espèces, toute sa vie de musicien(n)e durant. Notre musique intérieure, asile, refuge en devenir incessant. Et pianomajeur pour nous montrer qu'on ne marche jamais sur l'eau tout seul avec notre musique et nos mots.
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Antidote à l'étroitesse d'horizon

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Jouer pour tenter de dominer le paysage d'où parfois l'on ne voit rien. D'une maison aussi proche de la mer qu'une maison peut l'être, avant de devenir bateau. Parce que quelquefois, après avoir cherché des lignes d'horizon, on se retrouve prisonnier justement des constructions planes, lorsque la berge se défile et que la plage parcourue de long en large n'aboutit plus qu'à cette maison, toujours la même, avec sa fenêtre unique, immense, écarquillée.
De ce chemin à tracer, horizon à découvrir, pas à pas. Jouer comme on respire, comme on marche, comme on arpente.

Emporté par le souffle, la main effleure, malaxe les touches. On se sent alors plein d'idées, d'images multiples, happé. On croit que c'est déjà là et quand on veut l’écrire, tout s'efface. Ce n'était qu'envisagé... C'est comme du feu, les bûches comme les notes se consument l'une après l'autre. On change certains passages de place, on les remplace, comme on fait des bûches. Feu qui a besoin d'un nouveau bois pour produire une autre braise. Feu qui entoure, enveloppe, pénètre, dévore, caresse de tous côtés, réchauffe, donne de la lumière et des couleurs.
Les compositions, quand elles s'écrivent, sont comme les flammes du feu, mais l'écriture terminée, le feu éteint, les sons deviennent-ils des cendres eux aussi, une fois passé le temps de l'écriture ? Faut-il écrire, toujours, afin que le feu se perpétue ?

Des lueurs s'insinuent, dans le jour, dans la nuit. Elles scintillent. Moments les plus précieux, les plus gratuits. Laisser alors aller. Essaie et tu verras : les notes en appellent toujours d’autres, plus riches que l'idée. Le but dont on croyait s'approcher, s'éloigne, s'estompe. C'est un autre qui se profile. Les contours sont moins flous, un autre horizon s'est déployé. Il existe d'autres contrées. Chants mystérieux et troublants, indiscrets. Conquérir les terrains promis.
Partir dans l'inconnu. Écrire comme on défriche la terre, comme le peintre qui pose ses couleurs, une à une, musicien de papier sur le corps de l'instrument. Nécessité d'un temps à soi, entre chant et respiration. Ce qui compte, ce n'est pas tant ce qui sortira une fois écrit, mais ce qui s'amoncelle, se prépare dans les phrases qui se cherchent, provisoires. L'émotion qui est là, jaillissante, imprévue, sans règles. Les cadences qui viennent timidement aux lèvres, du bout des doigts, quand les instants privilégiés sont là, lorsque les feux follets apparaissent à partir d'incidences apparemment banales mais hautement exigeantes. Un souffle de vent, un visage, un sourire. Attrayant. Ce qui naît au rythme des pas dans les rues des villes, et qui s'envole comme une feuille dans le vent.

Ce qui ne peut être dit que par la musique, lentement, passionnément. On choisit ses notes, les timbres, la pulpe des touches sous les doigts. On les entend dans le silence que l'on fait pour elles, celles qui donnent asile, refuge, celles qui font vaciller aussi.
Jouer laisse en suspens, en deçà d'une formulation radicale parce que nos pensées ont l'audace qu'on n'a pas. Plaisir soutenu vers un but qui n'en finit pas de fuir, car il reste un secret, contourné, jamais entièrement dévoilé.

Les artistes qui vous flinguent, qui savent faire résonner l'espoir, ce dans quoi la vie de tous les jours pourrait s'accomplir, car il y a d'autres desseins que ceux de l'obéissance et de la déconfiture. Des instants de joie les plus précieux.
Les moments heureux portent-il moins de vérité que les moments malheureux ? Me reviennent alors les paroles de cette chanson "On n'écrit pas sur ce qu'on aime, sur ce qui ne pose pas problème, on n'écrit pas qu'on manque de rien qu'on est heureux, que tout va bien... "
Les mots sont-ils malhabiles pour dire la joie ? La joie apparaît-elle mieux dans la musique ? N'est-ce pas plutôt dans le corps que la joie éclate, qui ne réfléchit pas, ne se reprend pas. Donnée d'emblée, sans hésitation, sans retour. Qui emporte. Qui emporte, au nom d'une quelconque vérité, devant les gestes les plus simples, dans les pensées qui n'hésitent pas à se rencontrer, se croiser...

Écrire pour les personnes aimées, qui participent sans bruit à la transmission des mêmes savoirs, à propos de la lenteur des nuits, de l'étroitesse des jours, de leur lumière.
Modifié en dernier par Christof le sam. 29 déc., 2018 14:27, modifié 1 fois.
pianojar
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par pianojar »

Difficile d'écrire quoi que ce soit après ces mots là ....... alors silence
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Christof
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Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par Christof »

Et comme de longs échos qui de loin se confondent, les parfums, les couleurs et les sons se répondent

Ce matin, dans la rue, je lisais ce
"me ravit en extase, et j’aime à la fureur les choses où le son se mêle à la lumière". Dansèrent, cliquetèrent soudain, étincelèrent à mon poignet les facettes micacées de ce Bijou(x) magique. Rocher de cristal sur notes ambrées " Il est des parfums frais… doux comme les hautbois, verts comme les prairies (… ) qui chantent les transports de l’esprit et des sens ".

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C’est alors que je m’engouffrais dans les couloirs de la station Jourdain...

Hôtel de ville, près de cette église, l'arbre a écarté les branchages et m'a découvert des lieux innombrables. Il m'a parlé de livres, de poésies, de musique. Il a chanté pour moi, il a chanté avec moi, il a fait de grands gestes à réveiller toute la forêt. Il a chuchoté aussi.
L'arbre a été assez poli pour rire de mes histoires, il m'a fait marcher, il m'a dit de prendre mon temps pour bien tout observer et tout comprendre. L'arbre surtout m'a raconté des histoires dont j'aimerais me rappeler dans les moindres détails, chaque mot, chaque silence, chaque respiration, pour les raconter à mon tour comme les racontait l'arbre en faisant croire que ce sont mes histoires, mes mots, mes silences, ma respiration.

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Modifié en dernier par Christof le sam. 29 déc., 2018 14:28, modifié 1 fois.
arg

Re: Les mots peuvent-ils dire la musique ?

Message par arg »

merci Christof !
la photo de l'arbre a été une petite surprise pour moi: mais c'est un arbre de ville ! en habitante d'une petite commune de l'ouest j'imaginais des branches basses chuchotantes, de l'herbe haute, un tunnel de verdure. C'est bien que cet arbre de ville soit là, pour être l'arbre, là où il faut un arbre. ET de la musique bien sûr
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