Une histoire du jazz à ma façon...

Théorie, jeu, répertoire, enseignement, partitions

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Christof
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

Ninoff a écrit : lun. 09 déc., 2019 21:59 Une belle suite de l’épisode Oscar Peterson avec de bons exemples.
Passionnant de suivre son évolution, ses influences et également l’influence de son époque.
Souvent les musiciens ont une telle sensibilité qu’ils captent dans l’air la musique correspondant étroitement à leur temps de vie.
En tout cas quelle richesse tu nous délivres cher Christof...
mes connaissances en ce domaine évoluent de jour en jour grâce à ton travail.
🙏🙏🙏
Merci beaucoup Ninoff pour ton message.
Oui, je crois qu'il est important de se replonger dans l'histoire pour mieux comprendre, avec le recul actuel, ce vivier qu'est le jazz. Avoir des repères, connaître un peu les influences dont on bénéficié les musiciens au cours de leur temps de vie, ce qu'ils ont eux-même apporté par leur voie originale. Puisse ce fil faire mieux comprendre cette musique, pour moi, celle de la liberté.
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Christof
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

Géphil a écrit : mar. 10 déc., 2019 7:25 Il y a aussi l'émouvante dédicace de Huromi Uehara lors d'un concert :
https://www.youtube.com/watch?v=6JfKY0K_NQk
Merci beaucoup Géphil pour cet ajout ! Je me doutais bien qu'Hiromi adorait Peterson. Mais je ne connaissais pas cette vidéo et ne savait pas qu'elle lui avait fait cette dédicace.
Merci encore !

NB : J'avais évoqué les "clichés" dans l'épisode 5. Hiromi (que j'adore par ailleurs) en joue un (et d'autres) sans arrêt (Oscar aussi l'utilisait celui-là, mais avec parcimonie). En fait, cela en devient un à cause des répétitions un peu trop nombreuse. Là, cela devient un peu comme un festival, une machine programmée : à 1'21, à 2'21, à 2'38, à 4'05, à 4'20, 4'23...

A propos : je me suis aperçu que le lien pour télécharger la bible du be bop ne marchait pas. J'ai corrigé et le remet ici :
La bible du bebop

Et comme je l'ai déjà signalé : cette bible, c'est juste pour donner des idées au début, délier un peu les mains (surtout la droite dans le bebop), comprendre comment cela fonctionne. Mais il faut vite s'en affranchir. Sinon, on devient mécanique, avec un jeu bourré de clichés.
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flober
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par flober »

Bravo Christof pour ces articles passionnants, cela me donne envie d'écouter Oscar car je le connais mal.

Je suis en train de finir "raise up of me", l'autobiographie du très bluesy Hampton Hawes, il fait souvent mention d'Oscar qui fut un de ses fan et qui lui a donné des coups de pouces dans sa carrière.
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Christof
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

flober a écrit : jeu. 19 déc., 2019 9:31 Bravo Christof pour ces articles passionnants, cela me donne envie d'écouter Oscar car je le connais mal.

Je suis en train de finir "raise up of me", l'autobiographie du très bluesy Hampton Hawes, il fait souvent mention d'Oscar qui fut un de ses fan et qui lui a donné des coups de pouces dans sa carrière.
Merci Flober. Ravi que cela t'ai donné l'envie d'aller écouter plus précisément Oscar... En fait, c'est ça qui est terrible : dès qu'on creuse un peu ce qu'il y a derrière un artiste, on découvre une multitude, un monde... C'est sans fin.
Tiens, Hampton Hawes, il mériterait aussi bien sûr de figurer dans ce fil. En tous cas, si tu en as envie, n'hésite pas à nous en parler, de sa vie émouvante à partir de cette autobiographie. Lui aussi a traversé toute la période du jazz, ses évolutions, les styles.
Par certains côtés,au piano, il me fait beaucoup penser à Amhad Jamal (et réciproquement).
Cette façon de manier avec tant de brio tension/détente, maîtrise totale de la conduite et du développement du morceau et son improvisation, façon magistrale de faire monter la sauce. Jeu autour de la pulsation, et souvent polytythmie avec la contrebasse et la batterie. De trouver aussi des cellules qu'ils replacent juste au bon moment. Jouer modal par moment. Et cette façon de raisonner (résonner) en structures, rendant l'ensemble si limpide, comme allant de soi.






PS : Je suis en train de préparer le prochain épisode, qui n'est pas une mince affaire, consacré à Art Tatum...
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par pianojar »

Une petite parenthèse pour revenir à Bill Evans et Miles Davis
Ou comment la simplicité crée un chef d'oeuvre !
Quand on suit avec la partition on se demande comment le "minimalisme" de chaque partie y compris le solo de Bill à la fin peut donner vie à un tel chef d'oeuvre
All blues
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Kurt
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Kurt »

"Une histoire du jazz à ma façon..."

C'est un fantastique sujet et pourtant je ne sais pas comment l'aborder. L'ayant découvert sur le tard, il était déjà très dense. C'est dire aujourd'hui.

À chaque nouvel enrichissement, je regarde globalement le thème du nouveau chapitre, mais je me dis que je ne vais pas commencer une si belle chronique par la fin. Je souhaite la commencer du début, comme elle le mérite, en prenant le soin d'approfondir les extraits multimédias proposés. Alors j'attends de pouvoir parcourir ce joyau, posé, accompagné d'un thé, ou d'un bon vin. J'ai donc pensé l'imprimer au format PDF, pour savourer, au calme (et affalé :mrgreen: ). Mais je perdrais tous les liens multimédias. N'y aurait-il pas un chaînon manquant entre le livre papier et l'électronique ? #-o Mais oui ! C'est tout simplement la tablette ! :mrgreen:

C'est la première fois que je ressens ce besoin. Une tablette ? Et si j'en faisais la demande au Père Noël ? Christof, tu es exceptionnel ! :lol:
Kurt
Apprentissage ici.
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Géphil »

pianojar a écrit : jeu. 19 déc., 2019 14:13 Une petite parenthèse pour revenir à Bill Evans et Miles Davis
Ou comment la simplicité crée un chef d'oeuvre !
Quand on suit avec la partition on se demande comment le "minimalisme" de chaque partie y compris le solo de Bill à la fin peut donner vie à un tel chef d'oeuvre
All blues
Oui l'album "Kind of blues" est l'un des plus extraordinaire du jazz. "All blues" est l'un de mes morceaux préférés mais "So What" est aussi fantastique.

Il faut écouter Marcus Miller, qui a travaillé avec Miles, le raconter. Et parler du jazz et de la succession des solos de Miles Davis, John Coltrane et Canonball Aderley...

https://www.youtube.com/watch?v=tS0GvaFpa_k

Comment se fait le jazz (mais là c'est un nid de génies dans un studio d'enregistrement)...
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Christof
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

Géphil a écrit : jeu. 19 déc., 2019 16:03 Comment se fait le jazz (mais là c'est un nid de génies dans un studio d'enregistrement)...
Oui, et pour en revenir à ce disque Kind of blue, je vous conseille la lecture de
Kind of blue - The making of du chef-d'oeuvre de Miles Davis - Ashley Kahn - Editions Le mot et le reste
Nouvelle édition 2017.
Un livre vraiment passionnant ! J'en avais fait un début de chronique ici

Image
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Message par Géphil »

Christof a écrit : jeu. 19 déc., 2019 17:35
Oui, et pour en revenir à ce disque Kind of blue, je vous conseille la lecture de
Kind of blue - The making of du chef-d'oeuvre de Miles Davis - Ashley Kahn - Editions Le mot et le reste
Nouvelle édition 2017.
Un livre vraiment passionnant ! J'en avais fait un début de chronique ici
Ca tombe bien c'est noël....
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flober
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par flober »

Christof a écrit : jeu. 19 déc., 2019 11:46 Merci Flober. Ravi que cela t'ai donné l'envie d'aller écouter plus précisément Oscar... En fait, c'est ça qui est terrible : dès qu'on creuse un peu ce qu'il y a derrière un artiste, on découvre une multitude, un monde... C'est sans fin.
un peu comme les climats de Bourgogne :D
Christof a écrit : jeu. 19 déc., 2019 11:46 Tiens, Hampton Hawes, il mériterait aussi bien sûr de figurer dans ce fil. En tous cas, si tu en as envie, n'hésite pas à nous en parler, de sa vie émouvante à partir de cette autobiographie. Lui aussi a traversé toute la période du jazz, ses évolutions, les styles.
J'ai hate de lire !
J'essayerai de faire une bafouille sur le livre.
Christof a écrit : jeu. 19 déc., 2019 11:46 Par certains côtés,au piano, il me fait beaucoup penser à Amhad Jamal (et réciproquement).
Cette façon de manier avec tant de brio tension/détente, maîtrise totale de la conduite et du développement du morceau et son improvisation, façon magistrale de faire monter la sauce. Jeu autour de la pulsation, et souvent polytythmie avec la contrebasse et la batterie. De trouver aussi des cellules qu'ils replacent juste au bon moment. Jouer modal par moment. Et cette façon de raisonner (résonner) en structures, rendant l'ensemble si limpide, comme allant de soi.
Waoo J'adore Jamal mais je n'avais jamais vraiment fait de pont entre lui et Hampton. C'est pourtant très clair dans Sunny, vraiment sublime et très Jamalien ! ou plutot Jamal ne serait il pas Hawesien ? il est aussi tres Garnerien ! vas-t-il faire parti de ta publication ?

J'ai connu Hampton sur L'album "Trio" il y a bien longtemps. Un chef d'oeuvre dés le premier morceau, quel dialogue avec Mingus ! J'adore ce Blues si Roots !



Je voulais aussi te féliciter pour les citations que tu as transcrites !
Je dois dire que je suis impressionné par ton jeu mais pas par la qualité de l'enregistrement !
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

flober a écrit : ven. 20 déc., 2019 4:47 Waoo J'adore Jamal mais je n'avais jamais vraiment fait de pont entre lui et Hampton. C'est pourtant très clair dans Sunny, vraiment sublime et très Jamalien ! ou plutot Jamal ne serait il pas Hawesien ? il est aussi tres Garnerien ! vas-t-il faire parti de ta publication ?
Ouh là, là, la liste s'allonge... Oui, Ahmad Jamal, par certains côté est Hawesien. Bien sûr, dans la liste, il y aura Erroll Garner, sa façon incroyablement swinguante d'accompagner à la MG, de jouer en retard du temps tout en faisant que ça pousse sans arrêt en avant quand même. Et il ne te lâche plus... Extraordinaire. Dire qu'il ne savait pas lire la musique ! Musicien génial.

ça c'est une vraie tuerie :

flober a écrit : ven. 20 déc., 2019 4:47 J'ai connu Hampton sur L'album "Trio" il y a bien longtemps. Un chef d'oeuvre dés le premier morceau, quel dialogue avec Mingus ! J'adore ce Blues si Roots ! "

Ah merci de l'avoir mis. Cela va donner de l'eau à mon moulin pour le fil sur l'apprentissage des grilles de blues que je compte lancer. Montrer déjà qu'à partir d'une grille vraiment simple, comme dans ce morceau, on peut faire vraiment des choses fantastiques.
flober a écrit : ven. 20 déc., 2019 4:47 Je voulais aussi te féliciter pour les citations que tu as transcrites !
Je dois dire que je suis impressionné par ton jeu mais pas par la qualité de l'enregistrement !
Merci beaucoup ! Oui, faut que je revoie la qualité... :wink:
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

Kurt a écrit : jeu. 19 déc., 2019 15:06 C'est la première fois que je ressens ce besoin. Une tablette ? Et si j'en faisais la demande au Père Noël ? Christof, tu es exceptionnel ! :lol:
Tu vas me faire rougir Kurt... Oui, une tablette. De mon côté, je n'en ai pas mais c'est j'y pense...
Avoir aussi à l'intérieur toutes les partitions à disposition, partitions que l'on peut annoter : il ne suffit plus alors que de poser la tablette sur le pupitre du piano.. (en plus on peut tourner les pages avec une pédale).
Et aussi, le rêve, y télécharger notamment Tomplay et pouvoir jouer avec un orchestre...

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Ninoff »

Hampton Hawes fantastique, j’adore...👌
Tomplay est un outil incroyable et la lecture sur tablette a quelque peu révolutionné la lecture au piano.
Et notamment en concert..
Je suis d’accord avec Kurt, ce fil est un enchantement...✨✨✨
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par flober »

Christof a écrit : ven. 20 déc., 2019 15:29 Ouh là, là, la liste s'allonge... Oui, Ahmad Jamal, par certains côté est Hawesien. Bien sûr, dans la liste, il y aura Erroll Garner, sa façon incroyablement swinguante d'accompagner à la MG, de jouer en retard du temps tout en faisant que ça pousse sans arrêt en avant quand même. Et il ne te lâche plus... Extraordinaire. Dire qu'il ne savait pas lire la musique ! Musicien génial.

Hampton Hawes aussi compte parmis les pianistes qui ne lisent pas la musique ..
Il a appris enfant sur les genou de sa mere qui répétait pour jouer à l'église.
Adulte, il prend un seul cours, poussé par un professeur qui encadrera le cheque !

Jamal lui, est un intellectuel, il lit et analyse tout.
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

6ème épisode : Le génie d'Art Tatum (1 - ce message en guise ici d'introduction)

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Je ne voulais pas forcément en arriver si tôt à Art Tatum dans cette histoire du jazz à ma façon...
Comme je l'expliquais au tout début de ce fil, je n’ai pas connu l’histoire du jazz dans un ordre chronologique..., celle-ci s'est construite pour moi au fur et à mesure de découvertes disparates, de sauts désordonnés dans le temps.
Pourtant, Art Tatum, j'en ai entendu parler il y a très longtemps. Et si j'avais écouté certains de ses disques, je n'avais certainement pas encore à l'époque assez de bouteille pour bien comprendre la portée incroyable de ce pianiste au sein de l'histoire du jazz, son apport fondamental. J'étais passé complètement à côté. La synthèse n'aura pu se faire pour moi que bien plus tard.

Mais voilà, durant les précédentes chroniques, son nom a été cité, ne serait-ce que lors de l'épisode "Oscar Peterson", ce dernier ayant déclaré à propos d'Art Tatum : "Il est mon père sur le plan musical, le meilleur instrumentiste de jazz de tous les temps. Il connaissait à fond le piano".

C'est ce qui me pousse à vous parler de ce pianiste maintenant, et c'est finalement le bon moment.
J'ai pu déjà vous faire part dans ce fil du ragtime, de Scott Joplin, du stride et de Fats Waller, d'Earl Hines : Art Tatum se situe au noeud de tout cela, et s'il est tout cela à la fois, il est aussi bien plus que cela. Son empreinte a été très importante sur tous les musiciens. On pourrait dire : "et un jour est arrivé Art Tatum"... Un des tout premiers pianistes de son temps. Un pianiste soudain sorti de nulle part, un véritable OVNI...

Le jazz doit beaucoup aux pianistes et à Art Tatum en particulier. Comme ils pratiquent un instrument polyphonique (au contraire des instruments à vent par exemple), les pianistes sont en général plus préoccupés par l’harmonie que les autres musiciens de jazz. En conséquence il n’est pas étonnant que ce soit un pianiste qui ait défini les bases, les principes, l’esthétique d’une nouvelle manière de le jouer. Art Tatum a été l'une des figures les plus importantes de l'histoire du piano jazz. Héritier à la fois de la tradition stride et des innovations d'Earl Hines, il réussit à donner une égale importance à ses deux mains, chacune pouvant jouer des rythmes différents avec un sens raffiné de l'harmonie, se permettant des changements de tempos et d'impressionnants prestissimos. Les introductions a tempo préludent aux thèmes où abondent arpèges, citations et arabesques, multitude d'éléments qui semblent parfois submerger la mélodie. Et on peut dire qu'en cette matière, Art Tatum a anticipé de plusieurs années beaucoup de principes harmoniques que les boppers par exemple ont pu amener plus tard à la musique de jazz.

Image
"Le magicien du jazz" : image du haut de la pochette du disque "chefs-d'oeuvre du jazz n°22"

Il faut dire qu’avec lui nous nous trouvons devant une imagination débordante, un swing extraordinaire et une technique incroyable, tellement merveilleuse qu’elle en devient évidente et on ne s’en rend même plus compte. Une qualité de piano, des nuances incomparables, tout est pensé sans que soit exclue la plus complète des libertés.

Né en 1909 à Toledo dans l'Ohio, Arthur "Art" Tatum devait mourir à Los Angeles le 5 novembre 1956. Aucun soliste n'a de son vivant suscité une unanimité aussi considérable de la part des musiciens qui, à l'époque, furent tous sidérés en l'entendant jouer. Son éblouissant métier, son doigté exceptionnellement expressif et subtil qui lui permettait d'exécuter des traits incroyables comme en se jouant des pires difficultés pianistiques ont surpris le goût du public. Une technique époustouflante (on a pu observer que les improvisations de Tatum tournaient le plus souvent autour du milliers de notes à la minute !), une facilité de jeu déconcertante, de subtiles volutes, une fertilité des idées sans pareille, un sens harmonique peu commun (il avait à mon avis vingt-ans d'avance, altérant fréquemment les accords et structures en leur substituant des accords de son cru) passant avec une facilité déconcertante d'une tonalité à une autre au cours d'un même morceau pour revenir à la tonalité initiale par des chemins les plus inattendus, et une fantaisie rythmique constamment éveillée, une musique généreuse : voici peut-être la façon dont on pourrait définir le piano d'Art Tatum. L’étonnant est que tous ces effets, qui ressemblent parfois à des tours de force surhumains, n’en sonnent pas moins le plus souvent en profonde sympathie avec les thèmes d’origine, et qu’arrivé au bout de ces épuisantes explorations, Tatum y revient tout naturellement, sans jamais donner l’impression de forcer quoi que ce soit.

Mais il n'est pas simple, sous le fantastique inventeur, de discerner la personne, le décorateur qui se cachait dans cette musique. Car même s'il a livré une discographie conséquente, on ne connaît finalement que peu de choses concernant ce pianiste, on ne sait pas vraiment de façon précise comment il a appris le piano, où il est allé chercher toutes ses idées, ni finalement beaucoup sur l'homme Art Tatum et la façon qu'il a eue d'envisager son travail. Il restait très discret sur le sujet, bien qu'existent quelques interviews de lui. De ces sujets, il n'en parlait jamais, ni de de sa cécité qui l'a frappé enfant et de l'impact qu'elle aurait pu avoir sur son rapport au piano (mais aussi sur son caractère).. Finalement, les connaissances que l'on peut avoir de lui viennent des musiciens l'ayant côtoyé lorsqu'il était adulte. Il n'en existe presque pas de son entourage, pouvant parler de lui lorsqu'il était enfant et adolescent.

Rien n'est simple avec Art Tatum... Dans une interview lors d'un show télévisé, Steve Allen lui demanda : "Art, quand avez-vous commencé à jouer ? Quand vous étiez enfant ?
- J'ai commencé lorsque j'avais douze ou treize ans, je crois. J'ai commencé par le violon... Mais je n'étais pas du tout doué pour cet instrument.. J'ai étudié le violon à peu près deux ans, et j'ai étudié le piano quatre jours, et j'étais bien meilleur pianiste en quatre jours que violoniste en deux ans..."

Cela dit, des témoignages crédibles, rapportent qu'Art s'est amusé devant un piano dès l'âge de trois ans et montrait déjà des talents inhabituels à six.

Je reviendrai à son histoire de façon bien plus conséquente dans les épisodes suivants, celui-ci ne se voulant qu'une friandise en guise d'introduction.


Tiger Rag

Pour bien fixer les idées, voici l'un des premiers enregistrements sur disque "Tiger rag" que l'on connaît d'Art Tatum, en 1933, donc lorsqu'il avait vingt-trois ans (mais il faut savoir qu'Art jouait déjà dans des concerts privés à l'âge de quinze ans et aussi ensuite très vite dans les cabarets) :

ImageImage
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Rappelons la réaction d'Oscar Peterson (j'en avais parlé dans l'un des épisodes le concernant) la première fois qu'il a écouté ce morceau joué par Art Tatum que je vous relivre ci-dessous :
lorsque, durant ses études secondaires, Oscar annonça à son père qu’il voulait quitter l’école pour poursuivre son rêve de devenir pianiste de jazz, sa demande a été immédiatement rejetée. Son père fit jouer alors sur le teppaz le morceau Tiger Rag interprété par Art Tatum et répondit qu’il ne lui permettrait pas de quitter l’école juste pour devenir un autre pianiste de jazz. S’il voulait quitter l’école, il devait être le meilleur... Et Tatum était l’idéal de perfection. Devant le contrôle stupéfiant du piano d'Art Tatum et le mariage parfait de sa vitesse et de sa technique, Oscar connut alors un mois de maladie et d’anxiété durant lequel il ne toucha pas au piano.... Oscar en pleurait même la nuit.

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Art Tatum et Oscar Peterson

Quant au guitariste Lester William Polsfuss, plus connu sous le nom de Les Paul (le fameux inventeur du modèle de guitare électrique Les Paul), il faut savoir qu'au tout début, il était pianiste. En entendant jouer Art Tatum, il a arrêté le piano pour se consacrer à la guitare...

A propos de Tiger Rag, citons aussi Stéphane Grappelli (qui était aussi un formidable pianiste de jazz) : "Nous étions au début des années trente, au Touquet plage, et c’était la première année où il m’était possible d’entendre des disques diffusés en plein air. Un jour j’ai cru entendre deux pianistes jouer Tiger Rag et je me suis précipité dans la cabine pour essayer de trouver ce disque. Le préposé, regardant l’étiquette, me dit "il y a deux pianistes" : Art et Tintin ! Dès mon retour à Paris, je suis allé chez un disquaire et je me suis aperçu que Tiger Rag avait été enregistré par un seul pianiste : Art Tatum".


Une inventivité sans bornes

En guise d'introduction encore, et pour mieux vous montrer encore la palette de ce pianiste incroyable, je ne peux résister aussi à vous faire connaître ce medley, montrant toute l'inventivité d'Art Tatum, démarrant sur le thème "The man I love" puis, entraîné par les idées, cite d'autres thèmes de Gerswhin pour revenir au thème d'origine. L'enregistrement est de 1953, mais il faut savoir qu'avec Art Tatum, tout était déjà là depuis le début, dès qu'il a commencé à se produire... Il jouait déjà comme ça au départ...
Un extra terrestre vous dis-je ! :

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The man I love, par Art Tatum



De Count Basie à Mac Coy Tyner, tous qualifient Art Tatum de "8ème merveille du monde". De son côté, Herbie Hancock a pu dire que "personne ne peut l'égaler".

"Je ne sais pourquoi je me suis assis à ce piano (…) Il n’embêtait personne ce piano ! J’ignore ce qui m’a poussé, mais je suis allé l’embêter, moi. Pourquoi ai-je fait une chose pareille ? Parce que quelqu’un est sorti chercher Art, ce bar était son quartier général ! Oh mon Dieu ! Ils ont ramené Art, et je le revois encore, avec cette façon qu’il avait de marcher du bout des pieds. "J’aurais pu te prévenir" me dit une des filles du bar.
Pourquoi ne l’as-tu pas fait, baby ? lui ai-je demandé. Pourquoi ne l’as-tu pas fait" ?

Count Basie.

Peut-être que cela expliquera mieux Art Tatum. Mettez un piano dans une pièce, un piano nu. Ensuite, vous prenez tous les meilleurs pianistes de jazz du monde et laissez-les jouer en présence d'Art Tatum. Ensuite, laissez Art jouer... tout le monde semblera alors avoir sonné comme un débutant. Art Tatum joue avec une telle supériorité qu'il est au-dessus du style. C'est presque comme un golfeur qui atteint directement le trou à chaque fois qu'il prend le fer. C'était une sorte spéciale de capacité qu'il avait. Si je devais choisir un instrumentiste polyvalent, dans une veine classique ou dans une veine plus moderne, je choisirais Art Tatum
Teddy Wilson

Art Tatum et la musique classique

Enfin, pour finir cette introduction, et le décor sera planté pour la suite, écoutez cela : Elégie de Jules Massenet :



Et voici ce qu'en a fait Art Tatum (je reviendrai plus particulièrement sur ce morceau et son analyse dans une autre épisode. Il contient à mon avis toute l'étendue du jeu de ce pianiste et son côté novateur ; il montre très bien aussi la façon qu'il a de conduire un morceau - 3 thèmes principaux, 4 interludes, 3 changements de tonalités.. , les tensions et détentes... ). Cet enregistrement date de 1940 :

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A suivre...
Modifié en dernier par Christof le mar. 31 déc., 2019 11:28, modifié 6 fois.
Ninoff
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Ninoff »

Art Tatum a été le premier pianiste de Jazz que j’ai écouté et comme tu le dis une technique époustouflante.
Tout semble facile avec lui..
Cet épisode m’a rappelé The man I love de Gershwin que j’adore.
Merci Christof de ce nouvel épisode, un cadeau et ça tombe bien, c’est Noël !!!
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par pianojar »

Christof a écrit : lun. 09 déc., 2019 18:09 5ème épisode : Oscar Peterson (5 - et fin)
Voilà, c'était le dernier épisode sur Oscar Peterson. Prochain portrait bientôt.
L'épisode sur Oscar étant le plus long et ayant suscité pas mal de reactions, je me permet de signaler ce concert diffuse récemment sur France Musique et enregistré à Marciac en 1990

https://www.francemusique.fr/emissions/ ... -1-2-79183
https://www.francemusique.fr/emissions/ ... -2-2-79142
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof »

Merci beaucoup Ninoff pour ton commentaire et merci aussi beaucoup Pianojar pour ces deux liens sur Oscar Peterson, qui complètent bien le fil.
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Re: Une histoire du jazz à ma façon... Art Tatum

Message par Christof »

6ème épisode : Le génie d'Art Tatum (2)

Rappel : Introduction

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Art Tatum, répétons-le est né à Toledo (Ohio), [ville situé à 300 km à l’est de Chicago], le 13 octobre 1909. Il est le fils d’un mécanicien noir venu du sud (Caroline du Nord), Arthur Tatum Senior, qui aime de temps à autre jouer de la guitare et d’une jeune pianiste amateur (et un peu violoniste) qui officiait souvent au piano à l’église presbytérienne Grace de Toledo. Second de quatre enfants (un frère plus vieux, une sœur, Arline, de neuf ans de moins que lui, et un autre frère Karl, âgé de onze ans de moins que lui), Art aurait eu une adolescence nettement plus heureuse que bien des futurs jazzmen, s’il n’y avait pas eu cette cataracte qui l’a rendu presque aveugle depuis l’enfance. Il a confié à plusieurs journalistes qu’il ne voyait rien d’un œil, mais qu’il distinguait les couleurs, les formes à courte distance et les cartes à jouer (nous y reviendrons dans un autre épisode) quand on lui approchait de très près. Un tel handicap ne sera pas sans incidence sur son caractère. Art, en effet, pour ceux qui l’ont approché, était un homme réservé, voire même un personnage secret. Cependant, il n’avait aucun mal à lier le contact grâce à sa musique.

Je dois dire que depuis que j’ai commencé à écrire le précédent feuilleton, cet artiste n'a cessé de me hanter : on ne trouve finalement pas vraiment grand-chose sur sa vie (au moins dispose-t-on de ses enregistrements musicaux), et encore moins d’éléments concernant sa véritable formation musicale. La biographie de ce pianiste original reste donc très mystérieuse. Il n'existe que très peu d’informations fiables sur son enfance, quand elles ne sont pas contradictoires ou invérifiables...

A partir de quoi peut-on mieux cerner le personnage, comprendre intimement d’où vient sa musique tellement en avance sur son temps cette sublimation de toutes les grandes conceptions pianistiques antérieures ? Une musique qui, à mon avis, a opéré une véritable révolution dans le jazz (et piano jazz), avec pour principale conséquence d’avoir ouvert plus tard une brèche dans laquelle s’engouffreront les musiciens du be-bop dans les années 1940, plus spécialement Charlie Parker, Bud Powell et Thelonious Monk, en ayant anticipé plusieurs des principes que ceux-ci développeront des années plus tard.

Me connaissant, je sens déjà que je vais encore en écrire des tartines et des tartines.

L’importance du piano aux Etats-Unis, au début du XXe siècle

Pour dresser tout d’abord le panorama dans lequel va évoluer Art Tatum, il faut savoir qu’en ce début de XXème siècle, aux USA, ce remarquable et complexe instrument qu’est le piano était sorti de l’univers confiné des classes supérieures : désormais, on pouvait trouver un piano dans nombre de foyers. Il faut rappeler que le piano est l’instrument central du jazz pour des raisons historiques et musicales. A une époque où les Noirs américains n’avaient le plus souvent accès à la musique que par le gospel, c’est-à-dire le chant des fidèles, de nombreux jeune gens ont découvert la musique dans les églises, grâce aux pianos ou aux orgues qui accompagnaient les chants religieux.

Alors que dans les États du Sud, et en particulier à la Nouvelle-Orléans, le piano est un instrument relativement peu utilisé par les musiciens de jazz parce que la musique s’organise autour des orchestres de rue et qu’il est impossible d’intégrer un piano aux parades et aux défilés, bien qu’on en trouve quelques-uns dans certains clubs et cabarets, il est surtout un élément de prestige social et culturel pour de nombreuses familles noires du Nord et de l’Est, par identification aux familles de la bourgeoisie blanche dont les enfants étudient la musique classique européenne.

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C’est ainsi que la pratique du piano va se développer dans les grandes villes, en particulier New-York et Chicago où les Noirs ont un niveau de vie légèrement supérieure à celui des gens du Sud, et considèrent la possession d’un piano comme un signe de position sociale. Le piano est étroitement lié à la religion : c’est l’instrument que l’on joue à l’église, et de nombreux pianistes commenceront par apprendre à jouer du gospel et des chants religieux. L’église fut pendant longtemps le lieu où les Noirs américains se retrouvaient hors de la ségrégation et pouvaient resserrer les liens communautaires sous l’égide de Dieu. Le piano apparaît ainsi comme un instrument un peu sacré. Il est intimement lié à l’expression collective de la foi, en même temps qu’il symbolise le lien entre la culture afro-américaine et la culture blanche, puisque de nombreux apprentis pianistes commencent par étudier la musique européenne blanche. Progressivement, le piano va quitter les églises pour se répandre dans les clubs et les maisons closes d’abord, puis chez les Noirs américains les plus aisés, pour devenir un instrument pratiqué par un nombre de plus en plus important d’individus.

D’instrument central de l’église, il sera l’instrument principal des cabarets et des bordels, servant à accompagner des chansons populaires ou à interpréter les musiques d’origine créole et/ou africaine destinées à la danse. Plus qu’aucun autre instrument, le piano concentre les différentes «visions du monde» des Noirs américains. Religieuse : il accompagne une foi et une espérance (cantiques des fidèles). Profane : c’est un des instruments du blues qui sert à exprimer le mal de vivre, une souffrance aussi bien sociale (raciale, politique) qu’individuelle, et la révolte qu’elle entraîne. Le piano est à la fois l’instrument de l’extase religieuse et celui de sa transgression. Les lieux mêmes où on le trouve sont opposés : églises d’un côté, cabarets et bordels de l’autre. Gospel, cantiques, musique classique européenne, musique créole, blues se mélangent ainsi progressivement, et le jazz ne va pas tarder à naître comme une combinatoire particulière de tous ces éléments.

Pour revenir à Art Tatum, en 1909*, année de sa naissance, la production des pianos a atteint le chiffre record de 364 545 et pour la première fois, les fabricants américains (on en dénombrait pas moins de 294) ont dépassé la production enregistrée à la même époque par les constructeurs européens.
*1909 marque également le début de la progression de la mortalité des éléphants, touches de piano ivoire obligent.

Le ragtime et piano stride

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Dans ces années 1900, le jazz vient de naître et s’étend. Le ragtime, essentiellement joué au piano, commence à envahir tous les lieux. Rappelons que c’est en 1897 qu’est paru le premier ragtime sur partition imprimée, Mississipi Rag, de William Krell, puis en 1899, celles de Scott Joplin avec Original Rags (Maple Leaf Rag, datant aussi de 1899 ne sera publié qu’en 1902). On pouvait entendre tout cela sur rouleaux, puis sur disques, puis plus tard la radio.
Si pas mal de pianistes ont appris à jouer le ragtime «sur le tas», certains avaient fait leur apprentissage de l’instrument et de l’harmonie avec des enseignants qui leur avait donné à travailler des compositions de Bach, Liszt ou Chopin.

Apparaît aussi autour de 1919 cet autre style, le stride, dont on se doute qu’il a été d’une grande influence sur Art. Rappelons que le stride est une évolution du ragtime opérée par des pianistes de Harlem. Comme pour le ragtime, la main gauche est chargée de marquer une note basse sur les premiers et troisième temps de la mesure, tout en marquant à l’octave des accords sur les deuxièmes et quatrième temps. La main gauche est donc très mobile et parcours une distance importante sur le clavier, d’où le nom de stride, qui signifie «marcher à grandes enjambées». Mais ici, le rythme binaire du ragtime fait place à un rythme ternaire, et plus la distance entre la basse et l’accord est importante, plus l’effet de balancier est prononcé. Le stride s’appuie sur une liberté accrue de la main droite qui se traduit par des improvisations, une volubilité forte et surtout une liberté rythmique et harmonique de tous les instants. En cette matière, citons par exemple James P. Johnson, Willie Smith, Earl Hines, Fats Waller. Et pour mieux fixer les idées : en 1909 (date de naissance d’Art), James P. Johnson avait dix-huit ans, Willie Smith (The Lion) douze ans, Earl Hines six ans et Fats Waller, cinq ans (Fats, à cet âge, jouait déjà des hymnes sur un harmonium pour accompagner son père qui prêchait à l’église). A noter qu’Art Tatum sera un exceptionnel joueur de stride.
C’est fou d’ailleurs ce que l’année 1909 a été caractérisée par la naissance d’une brochette d’artistes qui allaient façonner le jazz et son histoire: Benny Goodman, Lionel Hampton, Gene Krupa, Ben Webster, Lester Young, Dickie Wells, Jay McShann. (Mary Lou Williams, Artie Shaw, Roy Eldrige, Stan Kenton, Teddy Wilson sont nés aussi très peu de temps après…). Nombre d’entre eux apparaîtront d'ailleurs dans l’histoire d’Art Tatum.

Voilà des morceaux que très certainement Art a entendus :
lorsqu’il avait dix ans, ici James P. Johnson en 1919 jouant Harlem strut :


Et là quand il avait 11 ans :
rouleau de Fats Waller : Squeze me


ou aussi Earl Hines : Glad Rag Doll



Jeunesse d’Art Tatum

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Maison où vivait Art Tatum dans sa jeunesse

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La mère d’Art (née Mildred Hoskins) n’a pas tardé à remarquer les dons musicaux de son fils, ainsi que sa mémoire exceptionnelle (Art avait l’oreille absolue). Certains disent que c’est elle qui a donné à Art sa première leçon de piano, ce qui est probablement vrai. Mais selon Karl, le frère cadet d’Art, qui ne se rappelle pas de cette leçon, elle n’avait pas le niveau de piano suffisant pour l’emmener très loin. En tous cas, il est à peu près certain que la première fois qu’Art a pu être exposé à la musique, c’est à la musique d’église (comme d’ailleurs cela l’a été pour nombre de musiciens de jazz noirs). La cécité d’abord partielle d’Art a dû jouer un rôle assez fondamental dans sa façon d’être. Certains ont pu dire qu’une opération avait été tentée sur ses yeux lorsqu’il avait sept ans. Mais finalement, on ne sait pas grand-chose car Art lui-même n’en parlera jamais. En fait, il a toujours minimisé son handicap et s’est toujours comporté dans son enfance comme s’il n'en souffrait absolument pas : "Il était presque normal comme un enfant pourrait l'être, et pourtant aveugle. Bénis soit-il" a pu dire son institutrice, Madame Morrison. Si on en croit sa sœur Arline, et d’autres témoignage, il adorait être avec les gens, très sociable, et aimait absolument qu’on l’apprécie. Il était sociable tout le temps, pas seulement quand il se mettait au piano.

Il avait une mémoire phénoménale, il se passionnait pour le sport, le baseball et pouvait donner de mémoire tous les résultats D’ailleurs, Art aimait sûrement le sport parce qu’il aimait la compétition.
Il existe aussi pas mal d’anecdotes montrant combien plus tard dans sa vie, Art transformait sa déficience en quelque chose de drôle. L’une d’elle est très parlante : un jour où on le ramenait chez lui à bord d’une Ford model A, la personne qui conduisait a fait un excès de vitesse. Avant que le policier ne se porte à la voiture, Art a demandé au conducteur de prendre sa place. Et lorsque l’officier lui a demandé s’il était conscient de la vitesse à laquelle il roulait, Art a répondu : "non, je ne sais pas… vous savez, je ne peux pas savoir, même avec le compteur de vitesse, car je suis aveugle…". Le policier avait peut-être reconnu Tatum (qui était déjà connu comme pianiste à l’époque). Il s’en est sorti avec un sévère avertissement.

La Jefferson School a été la première école d’Art Tatum, mais il est impossible d’être précis quant aux dates de son passage. En tous cas, il aurait eu ses huit grades en 1924, âgé alors de quatorze ans, mais on n’a aucune trace de lui avant 1919 dans cette école, c’est-à-dire lorsqu’il avait dix ans. C’est là qu’il a appris le braille. Il existe un témoignage de son professeur d’anglais et histoire américaine (ayant eu Art comme élève durant son 7ème et 8ème degré) : "c’était l’un des rares élèves qui ne rentrait pas chez lui à midi pour déjeuner… Je l’entendais jouer de la batterie, du piano, et lui, au piano, il y allait bien plus souvent que tous les autres. Il y avait une douceur à son sujet que j'appréciais, sinon je n'aurais pas travaillé avec lui pendant l’heure du déjeuner comme parfois nous le faisions. C'était très amusant de travailler avec lui, car il avait un esprit vif et il était tellement content d’apprendre. C’était un gentil garçon que vous aimiez avoir avec vous. Il n'était en aucun cas une poule mouillée. Il était également très apprécié des autres élèves".

En 1924, âgé de quinze ans, on l’inscrit d’abord dans une école pour non-voyants de Columbus (Ohio) où il étudie la guitare, le violon, l’accordéon et le piano. Des témoignages affirment qu’Art s’entraînait autant au violon qu’au piano. En septembre 1925, soit un peu moins d’un an après avoir commencé cette école, on ne trouve plus trace d’Art. Il était sûrement alors retourné à Toledo et certainement entré cette année-là au conservatoire de musique (Toledo School Music), école qui n’existe plus de nos jours.

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Aucun registre ne renseigne sur la durée de son passage au conservatoire. On peut penser qu’il l'a quitté en 1927, et il semble qu’il voulait alors directement à une carrière de pianiste professionnel. Profession plus évidente pour lui qu’aucune autre, lorsqu’on est aveugle à 80%.

On aurait bien aimé en savoir plus à propos de la toute jeunesse d’Art, son apprentissage du piano. Mais hélas, les adultes l’ayant connu jeune ou adolescents ne sont plus de ce monde, et pas grand-chose n’a pu être dit ou écrit sur le sujet. Quant à Art, il n’a jamais dit grand-chose non plus là-dessus aux musiciens qu’il a côtoyés. Il ne parlait jamais de sa vie ni de son passé. Avec les autres, il n’échangeait que sur la musique et le sport : "on avait l’impression qu’il faisait tout pour nous décourager d’avoir des discussions concernant son passé ou sa vie personnelle", dira Mel Clement, pianiste qui a connu Art sur une longue période. La seule chose que l’on sache vraiment : "c’est le piano qui lui a donné le chemin de sa vie". Selon sa sœur, on peut voir dès le début comment son talent musical, d’une part est devenu son ticket d'entrée pour une vie autonome et son évasion du confinement qu’aurait pu être la cécité et, d'autre part, un atout merveilleux pour sa personnalité sociable et une façon d’avoir toujours du monde autour de lui. La musique lui donnera plus que le plaisir musical: c’est elle qui tiendra sa vie.

Il plaisantait toujours sur sa déficience, et n'aimait pas que cela soit mentionné comme un handicap. Il préférerait par exemple planifier à l'avance son parcours jusqu’au piano dans un club plutôt que de demander à quelqu'un de le guider vers l’instrument. Il était tout simplement inépuisable et avait l'habitude de rester debout toute la nuit après un concert, cherchant généralement un club après les heures de travail pour écouter et jouer jusqu'au lever du jour ou plus tard. Il a aimé le sport toute sa vie et a toujours insisté pour bénéficier d’une radio dans sa chambre d'hôtel pour écouter des matchs de football et de baseball. Et il ne semble presque jamais avoir été seul, du moins lorsqu'il l'était, c'était par choix. Il n'y a aucune trace dans sa jeunesse (ou plus tard) de cette autodestruction dramatique et démoniaque qui semblait hanter certains autres musiciens de jazz, par exemple, Charlie Parker, Billie Holiday, Chet Baker ou Miles Davis. Cela dit, Art avait quand même un certain goût (ou goût certain) pour les alcools…

L'apprentissage musical

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Pour en revenir à son apprentissage musical, tout ce qu’on sait c’est qu’il travaillait le piano comme un acharné. Comme déjà dit, Art Tatum était doté d’une mémoire extraordinaire (pour la musique, bien sûr, mais aussi pour celles des timbres de voix, des résultats sportifs aussi, ou des mains distribuées au bridge...) et a très certainement commencé à engranger une masse d’idées musicales dès son plus jeune âge.

Il n’y a plus personne en vie l’ayant connu à cette période pouvant dire exactement à partir de quand ses talents musicaux extraordinaires ont commencé à se manifester. Certains auraient affirmé que Tatum a débuté son activité musicale par le violon, à l’âge de treize ans, mais est passé très vite alors au piano et finalement ce commencement du piano relativement tard a été confirmé par des membres de sa famille. D’ailleurs Art, lorsqu’un journaliste lui a demandé (interview en 1955 à la télévision) à quel âge il avait débuté un instrument, a répondu : "J’ai dû commencer quand j’avais douze ou treize ans. En premier par le violon, pendant deux ans, mais je n’étais finalement pas très doué. Je crois avoir réalisé bien plus au piano en quatre jours que je n’avais pu le faire en deux ans au violon".
On peut d’ailleurs se demander si tout cela est vrai. Il est assez inimaginable qu'un talent inné comme celui-ci ait pu rester en sommeil pendant treize ans. Des témoins ont dit que ses premiers pas musicaux se sont faits à un âge beaucoup plus précoce. Par exemple, sa sœur Arline aurait assuré qu’il montrait déjà de l'intérêt pour le piano (situé dans le salon de la maison) dès l'âge de trois ans, et montrait un talent inhabituel à six.

Selon une autre histoire, sa mère a remarqué ses premiers efforts au piano à l'âge de trois ans : il jouait alors d’oreille un hymne entendu à l’église quelques heures auparavant. En se rappelant que sa cécité a commencé à s’installer dans ces eaux-là, juste vers l’âge de 3 ans, il est facile d'imaginer ce que la découverte du piano a été très importante pour lui.
Mrs Bennett, une de ses tantes qui habitait à côté a pu dire qu’elle l’a vu, lorsqu’il avait 4 ans, devant le piano, jouant d’oreille une espèce de stride : "Il frappait les notes de basse avec son coude, puis la basse avec sa main gauche et la mélodie jouée à la main droite. C'était incroyable la musique qu'il pouvait jouer de cette manière, tout à l'oreille, bien sûr".
Si on peut croire cette déclaration, cela veut dire qu’Art était en train de s’entraîner d’arrache-pied à jouer le stride bien avant que sa main puisse atteindre l’écart d’octave, et finalement... avant l’invention du stride. Ce témoignage n’est pas le seul qui existe en la matière : "Art était si petit, sa main n’atteignait même pas l’octave. Alors il utilisait son coude gauche pour jouer les notes les plus basses et cambrait son bras sur les touches pour atteindre les notes hautes de l'octave avec ses doigts".

En supposant un noyau de vérité dans de telles histoires, on doit en tous cas y voir là un désir très féroce et précoce pour Art de vouloir maîtriser le clavier : "Il montrait aussi un sens du rythme incroyable et comme ses pieds n’atteignaient pas le sol, il le marquait en donnant des coups de pieds directement dans le piano, ce qui fait qu’une partie du vernis avait fini par sauter".
Russell McCown, un ami d’enfance qui avait sept ans de plus que l'Art a pour sa part déclaré : "la première fois où j’ai entendu parler de lui vient d’amis de mes parents qui revenaient d'un concert donné en soirée à l'église, parlant alors de ce petit garçon aveugle de cinq ans jouant du piano. Il pouvait jouer tout ce qu'il entendait, puis il le jouait à sa façon".

Les limites de sa vision ont dû le conduire à porter une attention accrue à ce que ses oreilles lui disaient. "Dès le plus jeune âge, il pouvait dire quelle pièce de monnaie avait été jetée sur une table ou quelle note deux cuillères produisaient lorsqu'elle frappées l’une sur l’autre". Rudolph Perry, un de ses amis d’enfance a expliqué : "Il avait une oreille ... S'il entendait quelque chose à l'extérieur, il pouvait l’incarner au piano, un avion, n'importe quoi". Steve Taylor, un autre ami d’enfance : "son oreille était si entraînée que s'il entendait un bourdonnement, il pouvait le reproduire ce son au piano. Même un son d’avion volant dans les airs. Je l'ai entendu faire ça. S'il y avait du tonnerre et des éclairs, il pouvait reproduire le tonnerre sur le piano. Il se rendait parfois à notre église, y jouait, quelques hymnes, puis nous avions droit aussi à quelques démonstrations, où il reproduisait les sons de toutes sortes de choses.(...)Un jour, le Jenkins Orphan band est venu dans notre ville. Art se tenait dans le coin, et les écoutait. Rentré chez lui, il a joué tout ce qu’il avait entendu".
Plus tard, des observateurs ont prétendu qu'il pouvait dire de quelle brasserie une bière provenait, si elle tombait par terre, au son du verre brisé. Ainsi, avec un intérêt terrible pour le piano, on peut alors imaginer à quel point Art a dû travailler son toucher. Et il ne pouvait supporter qu’un piano ne soit pas accordé.

Pour ce qui est de l’âge auquel il a eu un véritable professeur, c’est un peu le mystère. Il s’agirait d’Overton G. Rainey, mais quand exactement ? Tout ce que l’on sait, c’est qu’Art et Rainey était tous deux aveugles et tous deux noirs. Un des élèves de ce professeur a pu dire que Rainey ne savait pas improviser et d’ailleurs ne poussait pas ses élèves à le faire, ni ne les encourageait à jouer du jazz : "il nous interdisait de taper du pied… Rainey était impressionné par le don d’Art et l'a critiqué de ne pas vouloir viser une carrière de concertiste classique plutôt qu’être un jazzman".

De son côté, Bernice Lawson, professeur de piano qui a connu Art beaucoup plus tard à Los Angeles, l'a souvent entendu parler de Rainey, déclarant qu’il avait exercé sur lui une influence majeure. À en juger par les résultats, il devait être un excellent professeur.

Disons alors que la période d’apprentissage fondamentale du piano pour Art, des premiers morceaux qu’il jouait d’oreille (les hymnes d’église) jusqu’à l’achèvement de son travail au Conservatoire de Toledo, s’est tenue entre six et seize ans (1915 à 1925).
À la fin de cette période, il avait acquis une maîtrise du clavier qu'il n'aurait guère pu améliorer, maîtrise qui, selon les concertistes, était l'égale des plus grands pianistes du XIXe siècle. Mais le peu d’informations dont on dispose de cette partie de sa vie n’amène finalement que très peu d’éclairage. L'idée que Rainey ait pu guider Art Tatum dans la tradition classique et lui permettre d’établir les habitudes de clavier à la base de la technique la plus remarquable du piano jazz me semblait farfelue, jusqu'à ce que j'apprenne qu’Anton Rubinstein n'avait eu lui-même que deux enseignants: sa mère et "une autre personne inconnue"...

Ce qui veut dire que finalement, avec suffisamment de talent brut au départ, tout est possible.
Outre Rubinstein, on peut aussi citer ici Tom Wiggins (alias "Blind Tom", né en 1849) qui fut esclave et enfant prodige ; pianiste le mieux payé du XIXème siècle, dès l’âge de dix ans. À six ans, il se produisait déjà d'ailleurs partout en Géorgie. On le désignait comme un prodige de la musique, jeune aveugle, musicien non formé, naturellement talentueux et capable d’imiter tous les sons qu’il entendait. Le plus triste est qu’il n’existe aucun enregistrement original de cet artiste. Ses propres notes de musiques, conservées sur papier, n’ont été gardées que par d’autres musiciens qui ont interprété et enregistré ses thèmes originaux… Mais on ne dispose d’aucun enregistrement sous la main de Blind Tom.

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Des questions sans réponses

Par quelles étapes, quelle somme de travail, avec quelle aide le cas échéant Art Tatum en est arrivé à une telle technique et maîtrise du piano ? Comment a-t-il appris à introduire de telles innovations harmoniques dans son jeu ? Qui écoutait-il et quelle ambition le poussait ? Comment est-il devenu cet improvisateur de si haut vol ?
Pour ses amis, le nœud de la vérité est que tout vient ici de son propre fait, de ses propres recherches et réalisations. Dans une large mesure, il a été comme une fleur qui s’est ouverte, concentré sur son art d'une manière que la plupart des gens peuvent à peine comprendre. Toute la vie d’Art tournait autour de la musique, depuis son plus jeune âge.

Le mieux que nous puissions faire est de supposer que le passage de l’étudiant Tatum au piano au musicien de jazz professionnel s’est fait par les mêmes étapes que la plupart des musiciens ayant parcouru ce chemin. Sauf qu’ici, cela a été incroyablement rapide. Sa capacité et son amour du piano étaient évidents pour de nombreuses personnes au début de sa vie, même si peu d’entre eux (sauf peut-être son professeur Overton Rainey) pouvait vraiment accéder à cette capacité ou se rendre compte qu’on était ici en présence d’un futur musicien de classe mondiale.
Francis Williams, ami d’enfance d’Art a d’ailleurs très vite laissé tomber le piano pour se consacrer à la trompette dès qu’il a entendu Art jouer. "Avant d’atteindre l’adolescence - et donc commencer les cours de musique et avoir une leçon «formelle», il était tellement bon qu’on lui demandait de jouer à l'école, mais aussi chez les gens" (la plupart des musiciens de jazz peuvent raconter une histoire similaire). D’ailleurs Art avait déjà formé de sa propre initiative un petit orchestre bien avant ses douze ans.

Certes, en tant qu'adolescent, il jouait de la musique lors de rencontres sociales, sûrement cette musique que l’on entendait dans les cake walk, des ragtimes qui étaient encore si populaires à l'époque. "Tout le monde voulait qu’Art joue du piano pour pouvoir chanter et danser. Art était la mascotte. Des gens jouaient d’abord avant lui. Puis il s’asseyait au piano et ensuite plus personne n’osait lui demander la place". Ce sera d’ailleurs une constante dans la vie d’Art, dans tous les clubs où il jouait. Il était le dernier à jouer et aussi le dernier à rentrer chez-lui, alors que le petit matin était déjà-là depuis bien longtemps.

Selon le bassiste professionnel June Cole, qui jouait alors en 1925 (Art avait seize ans) avec le populaire orchestre McKinney's Coton Pickers, le jeune Art Tatum contrôlait déjà très bien tous les éléments de son style. Il raconte l'avoir entendu jouer dans une maison de jeu à Toledo. Il se souvient très bien de la nuit où, juste après avoir terminé Dear Old Southland avec Tod Rhodes du groupe de McKinney qui l'accompagnait, qu’un jeune aveugle est venu vers lui, très calmement et timidement, a demandé: "Mr Cole, pourrais-je rejouer ce même morceau plus tard "? J'ai accepté et je me souviens encore à quel point il était excellent". Des accords riches, très modernes, un gros son, une virtuosité sans égale, un accompagnement élaboré faisaient partie de son style, même à l'époque. "Ensuite, il n’a plus jamais eu à me demander la permission pour jouer avec moi."

Même si nous ne savons presque rien sur la façon dont Tatum a pratiqué, j'imagine qu'on peut faire de bonnes suppositions sur la musique à laquelle il a été exposé, en se doutant qu'il a essayé de maîtriser une grande partie de ce qu'il a entendait. Si ses habitudes d'écoute du début de sa vie ressemblent à ses habitudes ultérieures (où là existent des témoignages), Art Tatum devait alors sûrement écouter tout ce qui était à sa disposition, pas seulement les pianistes ou le jazz, c’est-à-dire toute la gamme du bric-à-brac musical américain, par le biais de rouleaux de piano, d’enregistrements et d’émissions à la radio. Il devait également écouter aussi les pièces classiques qui étaient si populaires à son époque (par des compositeurs tels que Victor Herbert, Ethelbert Nevin et Edward MacDowell par exemple), le ragtime et le piano de fantaisie ("Kitten on the keys" a été publié en 1921), et les premiers enregistrements de Paul Whiteman (datant de 1922) avec leur traitement quasi symphonique des chansons populaires. Il aurait pu entendre également le jeune Vladimir Horowitz (âgé de six ans de plus que lui) alors qu'il était encore adolescent. Ils se sont d’ailleurs rencontrés plus tard, sont devenus amis et s’accordaient une admiration mutuelle. "Si Art Tatum avait appris la musique classique sérieusement, j’aurais perdu mon travail le jour suivant!", a un jour déclaré Horowitz.

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Les mains d'Art Tatum

Alors qu'il travaillait avec son professeur Overton Rainey et à nouveau au Conservatoire de Toledo, Art Tatum a dû sûrement écouter des d'œuvres classiques, et en apprendre certaines très jeune. Dans ses performances musicales (mais plus tardives, car il aura fallu attendre des enregistrements sur disques), Tatum y a d’ailleurs souvent fait des clins d’œil.

Art Tatum improvisant sur la musique de Frédéric Chopin (Valse in C# Minor, Op. 64, No. 2) (enregistrement non daté avec certitude – datée d’entre 1945-1949) :


Des enregistrements de jazz étaient également disponibles au début de sa vie. Il avait huit ans lorsque l'Original Dixieland Jazz Band a fait ses premiers enregistrements en 1917 (dont Tiger Rag, qui était également l'un des premiers enregistrements d'Art Tatum, seize ans plus tard), neuf lorsque Jelly Roll Morton a enregistré pour la première fois, et treize lorsque le groupe New-Orléans Ryhtm Kings a réalisé son premier enregistrement.

Tiger Rag par l’Original Dixieland Jazz Band


Le même Tiger Rag, joué par Art Tatum (1932). C'est l’un des tous premiers enregistrements connus sur disque du pianiste (dans l’épisode précédent j’avais mis une version de 1933)


Le style de piano jazz qu'Art a adoré, le stride, était disponible sur des rouleaux de piano dès 1917 lorsque James P. Johnson a réalisé son premier rouleau ; et les enregistrements de Fats Waller ont commencé à être disponibles en 1922. A partir de rouleaux, Art aurait relevé pas mal de morceaux.

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Rouleau d'un morceau de Fats Waller

Une anecdote pourrait expliquer d’où il a tiré sa maîtrise folle du clavier, où l’on avait du mal à croire en l’écoutant qu’il faisait tout cela seulement avec deux mains. Il faut dire qu’un jour, il s’est entraîné à jouer ce qu’il entendait à partir d’un rouleau, sans savoir qu’il s’agissait d’un morceau de piano qui était en fait joué par un duo de pianistes. Par ailleurs, peut-être qu’Art, grâce aux pianos mécaniques a pu apprendre aussi «tactilement». Il semble qu’il ait été attiré très tôt par ces instruments magiques où les touches s’enfoncent toutes seules. Bien sûr, il avait l’oreille. Mais a-t-il aussi appris à jouer en sentant tactilement ces touches qui s’enfonçaient ? Ce qui est sûr (enfin j’imagine), c’est qu’il a dû étudier de près le jeu de Fats Waller, de James P. Johnson et certainement celui d’Earl Hines. Mais Art va ici développer un style nouveau où le rôle de la main droite va prendre une importance prépondérante. Sur des balancements de la main gauche proches de ceux de ses aînés, il va s’appliquer à développer des lignes harmoniques complexes à la main droite, faites d’arpèges qui montent et descendent tout le clavier, avec une vélocité encore inédite. C’est l’absolue indépendance des mains qui va caractériser sa manière de jouer. Il en découle un phrasé complexe, fait le plus souvent de deux rythmes superposés et un foisonnement de lignes mélodiques qui enrichissent considérablement le vocabulaire du piano stride. Puis il va superposer (mais on le reverra dans un autre épisode) à cette rythmique stride des développements harmoniques nouveaux qui, progressivement vont reléguer le rythme au second plan. Et cette inversion de l’importance des mains va avoir comme conséquence d’ouvrir la voie royale au piano, qui va devenir l’instrument central du jazz pour de longues années.

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La première émission de radio commerciale a eu lieu en 1920, lorsque Art avait onze ans, et le temps d'antenne a été rapidement consacré principalement à la musique, en particulier au jazz qui faisait son apparition dans tout le pays.

Il a dû aussi entendre les big bands jazz de Fletcher Henderson et Duke Ellington, qui enregistraient tous les deux au milieu des années 1920 :

My oriental Rose :


My Pretty Girl :


Duke Ellington : Black and tan Fantaisy


et bien sûr Earl Hines et son groupe qui enregistraient et diffusaient depuis Chicago peu de temps après.



Une chose est à peu près certaine : Art s’est forgé lui-même, surtout en relevant les morceaux qu’il entendait ici et là. Non seulement il écoutait, mais comme la plupart des autres musiciens de jazz de son époque, il apprenait souvent à reproduire des performances enregistrées. Art apprenait hyper rapidement et maîtrisait totalement alors le morceau, même s’il ne l’avait entendu que très sporadiquement. Francis Williams a dit qu'il ne pouvait tout simplement pas dire, depuis la pièce voisine, si c'était Art qui jouait ou si en fait c’était le rouleau de piano à partir duquel il avait relevé le morceau. S’entraîner à partir des rouleaux : un sérieux défi qui l’a sûrement aidé à fixer un objectif et des attentes extrêmement élevés.
Rappelons cette anecdote : Un jour, le père d’Oscar Peterson lui avait ramené à la maison un disque d’Art pour qu’Oscar l’écoute. Lui demandant ce qu’il en pensait, Oscar avait répondu : Qui sont ces deux pianistes ?

On sait aussi que depuis l'âge de dix ans, Art Tatum était devenu une figure familière de la communauté noire de Toledo : "Personne ne jouait comme cela, et quand il jouait, les gens s’arrêtaient devant la maison ». "Partout où il allait, si le lieu comportait un piano, il s’asseyait et jouait. Des choses extraordinaires."

Il a certainement commencé à jouer professionnellement dans les clubs de jazz vers l’âge de quinze ou seize ans. Il a été aussi précédemment payé pour jouer lors de réunions de fête ; également dans des établissements de premier plan tels que le Toledo Club ou le Rotary club.
On sait par exemple qu’à quinze ans, alors qu’il s’était rendu dans un club de Toledo, Jim Cole, le chanteur et contrebassiste des célèbres McKinney’s Cotton Pickers, lui demande de tenir les claviers. Première prestation jazz vraiment connue. C’est aussi à cet âge qu’il forme un petit groupe avec lequel il se produit dans différentes salles de danses et cabarets. C’est aussi cette même année (1929) qu’après avoir apporté son concours à plusieurs orchestres, il se fait remarquer par Fletcher Henderson dont la musique et les arrangements commencent à connaître un certain succès.

Voilà, on n’en saura pas plus sur le mystère de son apprentissage.
Pour résumer, disons que sa formation de base vient d’une «petite instruction formelle», mais surtout de son apprentissage sur le tas par l’écoute d’une quantité prodigieuse de morceaux, qu’il relevait d’oreille, à partir des rouleaux de piano, des émissions de radio et des disques, morceaux qu’il transfigurait ensuite. Bien sûr, on imagine un travail acharné, avec beaucoup de temps passé devant le clavier, que ce soit à la maison ou dans tous les lieux où il y avait un piano…

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Art tatum, à 20 ans
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à 25 ans

A suivre...
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flober
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par flober »

Encore bravo pour ton article passionnant.

en 1956, après un concert de Hampton Hawes avec Stan Getz, il rapporte qu'il à rencontré Art Tatum :
Ils se sont salués, Hampton lui a dis qu'il aimerait bien le rencontrer pour prendre quelques tricks de main gauche,
Art lui a dis bien vouloir prendre des tricks de sa main droite.
Tatum - "Son, you're hot. I came down to hear you."
Hampton - "I'm glad you came and I wish you'd show me some of that stuff you do with your left hand"
Tatum - "I will if you'll show me some of your right hand stuff, why don't you come to my house ?"

Son, you hot. From Tatum-that's like the king telling you you're one of the most loyal and courageous subject in the land. Motherfucker came down to hear me play, shook my hand and said I was hot. It messed up my mind.
Raise up of me, p99

Art mourut avant que la rencontre se fasse ...
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