Une histoire du jazz à ma façon...

Théorie, jeu, répertoire, enseignement, partitions

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Christof
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » dim. 11 août, 2019 19:03

1er épisode (suite) : à propos du ragtime et du Cakewalk

Dans le précédent épisode était écrit :
Christof a écrit :
ven. 02 août, 2019 17:10
....ll faut savoir que le ragtime (je cite ici Wikipédia) "provient de la musique de marche jouée par des groupes d'afro-américains, et du style pianistique cake-walk, qui était aussi joué par les noirs américains. Le genre est vu comme une synthètse entre la syncope africaine et la musique classique européenne (...) Les premiers rags sont des cake-walk et furent publiées à partir du début des années 1890 par des artistes comme Abe Holzmann, William Krell ou Kerry Mills. (...).
A propos du cake-walk, j'aimerais citer ici ce que j'ai appris lors d'un concert donné par Sylvie Piano (concert donné durant "Les pianos de l'été 2019"), au cours duquel elle a notamment joué tout le recueil "Children's corner" de Claude Debussy.
Avant de s'installer au piano, Sylvie aime bien présenter au public les œuvres qu'elle a choisies, une façon toujours éclairante de nous faire mieux toucher la musique ; l'occasion aussi de mieux la recadrer dans son contexte historique.

Claude Debussy a composé Children’s Corner (Le coin des enfants) entre 1906 et 1908. L’inspiration lui est venue de sa fille Claude Emma surnommée "Chouchou", alors âgée de quatre ans et à qui il dédia l'œuvre: «A ma chère petite Chouchou, avec les tendres excuses de son père pour ce qui va suivre» .

A cette époque, sévit une mode "anglaise" en France, et Debussy choisit donc des titres en anglais pour tous les morceaux que composent Children's corner, six courtes pièces dans lesquelles le compositeur évoque l’univers enfantin.
C'est sa façon à lui de raconter des histoires à sa fille. S'il avait été écrivain, il aurait sûrement écrit des contes, les lui aurait racontés le soir avant qu'elle ne s'endorme.
Mais il est musicien, alors il lui récite des contes à sa façon, des histoires en musique....

Image
Claude Debussy avec sa fille Claude Emma (ici plus âgée que lors de la composition du recueil)

Pourquoi vous parler ici de Children's Corner ?
Parce que l'une des pièces s'appelle : Golliwogg's cakewalk (c'est la sixième pièce du recueil).
Vous la connaissez tous sûrement : (je vous joue (pas forcément très bien) ci-dessous le début) :



Mais pourquoi ce titre ? Qu'est ce qu'un Golliwog ? Qu'est-ce qu'un Cakewalk...

Pour ce qui est du Golliwog, il s'agit d'une poupée de chiffon désignée d'après Golliwogg, le nom propre d'une poupée apparue en 1895 dans le livre pour enfants de Bertha et Florence Kate Upton, The Adventures of Two Dutch Dolls [Les Aventures de deux poupées néerlandaises]). Elle est ensuite devenue une poupée noire avec de grands yeux ronds et une grande bouche rouge, à l’image d’un clown, et qui se plie dans tous les sens.
Inspiré des personnages des minstrel shows(1), le golliwog est par la suite commercialisé sous forme de poupées et de produits dérivés et connaît une forte popularité en Angleterre, mais aussi en France, dans la première moitié du XXe siècle et pendant l'après-guerre. Il a également été utilisé à des fins publicitaires, notamment par le fabricant de confiture James Robertson & Sons6, et repris par d'autres auteurs de livres pour enfants, dont Enid Blyton.

Le saviez-vous ? : Debussy a composé le dessin original de la couverture des Children's corner, sur laquelle il a dessiné un Golliwog (l'éléphant est là pour illustrer la deuxième pièce du recueil intitulée "Jimbo's Lullaby")

Image
Image de la partition originale avec le dessin de Claude Debussy

Et pour ce qui est du "Cakewalk", il s'agit d'une marche (et non pas d'une danse), issue d'un jeu qu'avaient inventé les esclaves des plantations, le dimanche, lorsque leur patron n'était pas là. Ils enfilaient alors les vêtements des blancs, se faisaient très beaux et effectuaient une marche en couple pour se moquer de leur patron : une occasion de singer les danses maniérées des blancs.

Voir la vidéo d'époque

Les propriétaires des esclaves en ont eu vent : trouvant cela tellement intéressant, ils ont organisé des concours de cette fameuse marche, qui s'effectuait sur des rythmes de ragtimes. Et le vainqueur gagnait un gâteau, d'où le mot "cakewalk".
Golliwogg's Cakewalk: la danse de la petite poupée, ragtime montrant l'influence du jazz auprès de Debussy.

NB : Pour moi, Debussy est un jazzman avant l'heure. C'est lui qui a été l'un des premiers à introduire dans ces morceaux des accords avec neuvième... laissées comme cela, sans résolution (j'en avais parlé ici).

(1) Spectacles américains créés vers la fin des années 1820, où figuraient chants, danses, musique, intermèdes comiques, interprétés d'abord par des acteurs blancs qui se noircissaient le visage (blackface), puis, surtout après la Guerre de Sécession, par des Noirs eux-mêmes.
Modifié en dernier par Christof le dim. 11 août, 2019 21:51, modifié 3 fois.

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par sylvie piano » dim. 11 août, 2019 19:42

Merci Christophe !

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nutopia
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par nutopia » dim. 11 août, 2019 20:15

Merci Christophe, très sympas ces petites anecdotes/histoires "autour de la musique". ;)
Soyez vous-même, les autres sont déjà pris !

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Berny007 » dim. 11 août, 2019 21:33

Merci

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Jacques Béziat
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Jacques Béziat » ven. 16 août, 2019 23:35

Christof a écrit :
dim. 11 août, 2019 19:03
Le saviez-vous ? : Debussy a composé le dessin original de la couverture des Children's corner, sur laquelle il a dessiné un Golliwog (l'éléphant est là pour illustrer la deuxième pièce du recueil intitulée "Jimbo's Lullaby")
Oui, je le savais, mais merci de le rappeler ! :)
NB : Pour moi, Debussy est un jazzman avant l'heure.
Tout à fait, au point qu'il est souvent cité par les jazzmen théoriciens.
Et hier encore, pur hasard par rapport à ce fil que je découvre à l'instant, je le signalais dans un commentaire sur Youtube en écoutant Reflets dans l'eau, les accords sont comme on en fait dans le jazz.
Plus que des neuvièmes, on a des 11èmes et des 13èmes ! :wink:
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Christof
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » sam. 17 août, 2019 17:13

Merci pour tous vos messages !
Jacques Béziat a écrit :
ven. 16 août, 2019 23:35
NB : Pour moi, Debussy est un jazzman avant l'heure.
Tout à fait, au point qu'il est souvent cité par les jazzmen théoriciens.
Et hier encore, pur hasard par rapport à ce fil que je découvre à l'instant, je le signalais dans un commentaire sur Youtube en écoutant Reflets dans l'eau, les accords sont comme on en fait dans le jazz.
Plus que des neuvièmes, on a des 11èmes et des 13èmes ! :wink:
Oui, son oeuvre en est truffée.

Et, pour parler aussi de Ravel (merci pianojar), par exemple dans la Pavane pour une infante défunte :
Image
ce magnifique mi 7 9 13 (1ère mesure, 1er accord), suivi de tous ces accords 7/9 et, dernière mesure, 3ème temps, ce sol7 13 suivi d'un mouvement de résolution (deuxième croche) qui donne, si on s'arrête là un accord terriblement "jazz" puisqu'on a toujours en résonance la basse de sol...
Modifié en dernier par Christof le sam. 17 août, 2019 19:56, modifié 2 fois.

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par pianojar » sam. 17 août, 2019 17:23

Hum... Rendons à Maurice.... qui lui du reste était également très sensible au jazz si on écoute ces concertos notamment

Géphil
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Géphil » sam. 17 août, 2019 18:00

Si l'on parle de Debussy et Ravel sous l'angle de leur utilisation d'accords "cathédrale" (9, 11, 13) non résolus, je pense qu'il faut rendre à Grieg ce qui lui appartient. Grieg (né en 1843) a influencé Debussy (né en 1862) sur ce terrain. La pièce Notturno par exemple comporte des suites d'accords de 9ème non résolus.
A l'écoute le Notturno a une évidente résonance "debussienne" mais cette pièce a été composée en 1889-1891 alors que le Prélude à l'après midi d'un faune date de 1894.
Dans cet excellent article sur l'accueil de Debussy en Norvège, il est dit :
"L’intérêt de Grieg pour l’harmonie avec ses notables avancées dans ce registre tout au long de sa carrière (introduction d’accords parallèles, de pédales, d’accords de 9e, 11e et 13e…) a revêtu une immense importance et n’a pas manqué d’influencer l’impressionnisme français, Debussy et Ravel en tête."

Pour le Notturno voir l'interprétation extraordinaire de Gillels
https://www.youtube.com/watch?v=qfRoyYvRaBU

cette analyse harmonique :
https://www.youtube.com/watch?v=cLHWPpPtSfY

et celle-ci qui montre de façon ludique les perversions harmoniques du père Edward sur son rocher nordique :
https://www.youtube.com/watch?v=DBfj8V92fj8

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » sam. 17 août, 2019 18:01

pianojar a écrit :
sam. 17 août, 2019 17:23
Hum... Rendons à Maurice.... qui lui du reste était également très sensible au jazz si on écoute ces concertos notamment
Oui, aussi à Maurice Ravel. D'ailleurs il va être cité dans la suite de l'histoire (pour notamment avoir été aussi sensible au ragtime), suite que je vais essayer de publier maintenant...

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » sam. 17 août, 2019 18:03

Géphil a écrit :
sam. 17 août, 2019 18:00
Si l'on parle de Debussy et Ravel sous l'angle de leur utilisation d'accords "cathédrale" (9, 11, 13) non résolus, je pense qu'il faut rendre à Grieg ce qui lui appartient. Grieg (né en 1843) a influencé Debussy (né en 1862) sur ce terrain. La pièce Notturno par exemple comporte des suites d'accords de 9ème non résolus.
A l'écoute le Notturno a une évidente résonance "debussienne" mais cette pièce a été composée en 1889-1891 alors que le Prélude à l'après midi d'un faune date de 1894.
Dans cet excellent article sur l'accueil de Debussy en Norvège, il est dit :
"L’intérêt de Grieg pour l’harmonie avec ses notables avancées dans ce registre tout au long de sa carrière (introduction d’accords parallèles, de pédales, d’accords de 9e, 11e et 13e…) a revêtu une immense importance et n’a pas manqué d’influencer l’impressionnisme français, Debussy et Ravel en tête."
Merci Géphil pour cette précision. J'avais pu me rendre compte aussi de cela un peu avec Grieg (je ne connais pas bien), mais en jouant son morceau Elegie, j'avais pu voir qu'il était novateur dans ses traitements harmoniques.

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » sam. 17 août, 2019 18:50

1er épisode (ter) : A propos de Scott Joplin

Rappelons que si le banjo a fourni en amont le rythme typique du ragtime, ce sont les pianistes qui vont mieux nous le faire connaître : « Quoique le ragtime fût joué sur presque tous les instruments, en petite ou même grandes formations, ce fut essentiellement une musique de pianistes » (dixit James Lincoln Collier). Même si certains de ces pianistes avaient une grande connaissance de la musique européenne ainsi que celle du folklore écossais et irlandais, beaucoup d’entre eux étaient en réalité des autodidactes qui s’étaient formés dans les honky tonks et autre luparnars…

Mais, pour en revenir à Scott Joplin, qui fera véritablement sortir le ragtime de l’ombre avec son "Mapple Leaf Rag", en 1899, il écrivait ses rags avec le même sérieux qu’il avait étudié les compositeurs romantiques, Liszt et Chopin en tête. Il composait au sens européen du terme, structurant ses rags avec soin en plusieurs airs répétés selon la forme du rondo, précisant les tempi en recommandant bien d’éviter les éclats de virtuosité. Il fera la connaissance de son éditeur, John Starck, à Saint-Louis, la ville où résidaient également Tom Turpin, James Scott et Joseph Lamb (les plus fameux compositeurs de ragtime), qui le rendra célèbre dans tous le pays grâce à la production des partitions.

Image
Né en 1868, Scott Joplin est issu d’une famille pauvre mais musicienne. Sa mère chantait et jouait du banjo, son père, ouvrier sur les lignes de chemin de fer, savait jouer du violon. Il s’initie donc très jeune à la musique, apprenant d’abord à jouer du cornet et, avant de se consacrer au piano grâce à un professeur allemand qui va lui enseigner la musique romantique du XIXe siècle. En 1882, à la mort de sa mère, il quitte le Texas, taillant la route pendant trois ans et s’installe finalement à Saint-Louis, ville qui va devenir un des grands centres du ragtime. Tout juste âgé de 17 ans, il se produit au «Silver Dollar Saloon», où il fera la connaissance de Tom Turpin surnommé "le métronome". Ils vont d’ailleurs (et avec d’autres pianistes) se livrer à de formidables joutes (mais en fait tout était écrit). Ensuite, Scott Joplin s’installera à Sedalia, ville du Missouri (le titre "Mapple Leaf Rag" est tiré du nom d’un honky tonk de Sedalia).

Le saviez-vous ?
Ce titre a fait sa fortune : la partition de Maple Leaf Rag, sur laquelle il touchait des royalties, s’est vendu à 75000 exemplaires en six mois. C’est ainsi que Scott Joplin se consacre alors à un projet ambitieux : "The ragtime dance". Ce ballet sera présenté à Sedelia mais n’obtiendra aucun succès. Dépité, il retourne à Saint-Louis. Mais faut savoir que Scott Joplin a toujours nourri la double ambition d’être accepté de la "bonne bourgeoisie blanche" (alors que Saint-Louis est réputée pour sa vie dissolue) et d’apparaître comme le plus grand musicien de couleur. C’est pour cette raison qu’il ne souhaitait plus se cantonner dans l’écriture de thème pour piano. En tous cas, on peut citer ses excellentes compositions : "The Entertainer", "Elite Syncopations", "The Easy Winners", "Sunflower Slow Drag", "The Cascades", "Heliotrope Bouquet", "Gladiolus Rag" et la "valse Bethena".

Mais Scott Joplin a d’autres ambitions. Celle par exemple de composer un opéra. Sauf qu'à cette époque, un artiste de couleur peut être accepté par la communauté blanche dans un rôle d’amuseur, se faire reconnaître comme créateur capable d’écrire un opéra est une autre paire de manche. Scott Joplin relève le défi, composant en 1903 "Guest of Honor" qu’il dirigera lui-même... Malheureusement, les partitions ayant été égarées, le spectacle ne sera joué qu’une ou deux fois…

Image
Il persévère, se rend à New-York où il se met à la composition de son second opéra "Treemonisha", œuvre écrite pour onze voix, chœur et piano. Les difficultés financières ont commencé, les moyens manquent cruellement. Le compositeur est obligé d’accompagner lui-même les chanteurs au piano qui sont tous des amateurs ; il n’y a ni décors ni éclairages. Mis en scène à Harlem en 1915, Treemonisha sera un échec complet et ruinera définitivement son auteur, financièrement et moralement. Il entrera peu après dans un asile d’aliénés de Manhattan et s’éteindra le 1er avril 1917. Cet opéra tombera dans l’oubli et il faudra attendre 1973 et un certain Gunther Schuller pour que cette œuvre (Scott Joplin avait eu la bonne idée d’en publier une version pour chant et piano) qui est sans doute le premier opéra noir, sorte enfin de l’oubli.

Si la mort de Joplin aurait pu :marquer la fin du ragtime, il n’en a rien été et il perdura encore pas mal. En fait, toute la musique américaine s’empara du ragtime : les fanfares, noires ou blanches, le jazz qui empruntera régulièrement ses thèmes et ses structures jusqu’à dans les années trente. Aaron Copland, Georges Gershwin, Jerome Kern et Virgil Thomson y ont d’ailleurs puisé une part non négligeable de leur inspiration et même la musique de variété américaine l’intégrera à son répertoire, le string band des Appalaches l’interpréta également à sa façon. A noter ici que les bluesmen de la Côte Est et guitaristes country ont adapté à la guitare la basse alternée du piano ragtime (s’appelle le «picking» à la guitare, dont je vous mets ci-dessous un petit exemple joué sur ma guitare, le début de "Deep River Blues", traditionnel qui a été popularisé par Doc Watson.



Et comme déjà dit pour Debussy, d’autres musiciens européens ont été marqué par cette musique : Ravel, dans "L’enfant et les sortilèges", Darius Milhaud avec "La création du monde", Eric Satie, dans le "Ragtime du paquebot", Igor Stravinski dans "Ragtime pour onze instruments", "Piano Rag Music" et "L’histoire du soldat", Kurt Weil avec "Mahaganny", "L’opéra de quatre sous".

Naissance du piano Stride

La folie du ragtime, qui déclencha l’intérêt de nombreux observateurs jusqu’en Europe, se perpétua dans les années vingt à New-York (mais il faut dire que les prémisses du jazz se sont aussi construites à la Nouvelle-Orléans et à Chicago dans les mêmes années, voire avant) et en particulier à Harlem, où les pianistes du style «stride» (voulant dire marche à grandes enjambées») vont reprendre à leur compte les acquis du rag. Ainsi, à cette période, on voit éclore à New York un style pianistique improvisé, hérité du ragtime écrit . Celui-ci va se développer autour de quelques personnalités très hautes en couleur : Eubie Blake : (qui évolue du rag au stride), James P. Johnson (qui enregistra son fameux «Carolina Shout» dès 1921, Willie «The Lion» Smith, et bien sûr, Fats Waller. C’est en instaurant une très grande liberté de jeu entre main gauche et main droite que le stride a favorisé l’improvisation.

Vous vous souvenez de Fats Waller ? : j’en ai parlé au tout début de ce fil.. Cela a été ma deuxième incursion dans le jazz, le jour où enfant, je l’ai entendu à la radio. Cela a été pour moi comme une révélation. Pour moi, le piano, cela ne pouvait être que comme ce que jouait Fats Waller, une musique de la joie, swinguante (je vais traiter plus tard de ce pianiste dans un chapitre particulier.


Image
Il faut aussi citer, à la Nouvelle-Orléans, la figure emblématique de Ferdinant Joseph Lamotte, alias "Jelly Roll Morton". Sur ses cartes de visite, on pouvait lire «Inventor of Jazz»(nventeur du jazz), «Originator of Stomp and Swinguer' » (créateur du stomp et du swing ), «World's Greatest Hot Tune Writer» (le plus grand auteur de morceaux hot au monde) et, plus de 60 ans après sa mort, bon nombre de critiques pensent désormais qu'il n'avait peut-être pas tort. Bien sûr, il n'a pas tout inventé mais il a tout transformé. Il a su, par exemple, prendre le rythme syncopé du rag (Scott Joplin, James Scott, etc.), en supprimer le côté rigide de la structure pour en faire une musique plus aérée, plus dégagée, ouvrant la voie aux improvisations d'Earl Hines et des grands pianistes qui allaient le suivre. Ce serait lui l’inventeur du stride ?

En tous cas, ll était persuadé qu’il était le seul à être à l’origine du jazz, une invention qu’il faisait remonter à 1901. Mais bon, Jelly Roll Morton était un gros mégalomane… mais aussi un très bon arrangeur compositeur
Pourquoi vous parler de lui ? Parce que j’adore le livre d’Alessandro Baricco "Novecento pianiste".
Dans ce roman magnifique, il raconte notamment un duel pianistique (inventé) qui aurait eu lieu entre le héros (pianiste sur un transatlantique) et Jelly Roll Morton, ce dernier ayant entendu dire que ce pianiste jouait mieux que lui.
Baricco a un talent littéraire hors du commun. Il écrit, et l’on voit les images, on entend la musique.
Ce roman a donné lieu à un film, en 2000, « La légende du pianiste sur l’océan », réalisé par Giuseppe Tornatore et je trouve que, pour une fois (petit clin d'oeil à Jacques Béziat), l’adaptation cinématographique sait finalement rendre le style inimitable de Baricco.
Image

Je ne résiste pas à vous mettre ici la scène du duel : regarder la vidéo à partir d’une minute 30.
Image
Voir la vidéo


A suivre... Prochain épisode : Fats Waller
Modifié en dernier par Christof le sam. 17 août, 2019 22:36, modifié 2 fois.

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par nutopia » sam. 17 août, 2019 20:42

Merci Christof pour toutes ces anecdotes et découvertes musicales (on retient un sacré nombre de noms de musiciens et d’œuvres à découvrir après cette lecture ! :) ).
Merci également à Géphil. Sacré fil ! C'est véritablement passionnant (même après avoir vu les 6h de présentation du jazz d'Hérouet!). :) D'ailleurs, je suis un peu hors sujet, j'ai aussi regardé "The Third Man" que tu as cité pour sa musique. Musique géniale et quel bon film ! Et pour la dernière vidéo, j'ai coupé au bout de 15 sec. Je sais que ce n'est pas le propos mais tout de même, quelle horreur cette VF ! :lol: Je vais essayer de le trouver en VO. :)
PS : le t" de "cornet" (paragraphe sur les débuts de Joplin) s'est oublié dans le clavier. ;)
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » sam. 17 août, 2019 22:39

nutopia a écrit :
sam. 17 août, 2019 20:42
PS : le t" de "cornet" (paragraphe sur les débuts de Joplin) s'est oublié dans le clavier. ;)
Merci pour ton message et ravi de savoir que cela te passionne.
PS : je viens de rajouter le t qui manquait a cornet.

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Jacques Béziat
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Jacques Béziat » sam. 17 août, 2019 23:36

SUPERBE SUJET !! =D>

Merci infiniment, christof !

Le jazz de mon enfance est associé à Amstrong, et surtout à Count Basie dont j'avais aussitôt adoré jouer les blues.
Mes parents aimaient Glenn Miller, et c'est cette atmosphère d'après-guerre qui me donne une idée de l'importance du jazz dans la vie américaine et aussi dans la vie européenne, française aussi, puisque pas mal d'Américains se sont installés à Paris après la première et surtout la seconde guerre mondiale.
Pour moi, le jazz c'est Count Basie, Amstrong, le Glenn Miller qui faisait danser les soldats, Duke Ellington, le Misty d'Erroll Garner, les chansons de Nat King Cole, et même Sinatra (sacrilège pour les puristes, je comprends).
Je suis un fan des films en N&B des années 40, 50, et même 60, américains et européens, où le jazz inonde les images.
Je suis un fan de Fred Astaire, de Gene Kelly, Ginger Rogers, des envolées de Michel Legrand dans Les Demoiselles de Rochefort.
J'ai pleuré quand Count Basie est décédé, dans un restaurant pour l'occasion j'avais joué un de ses blues.
Fan total d'Oscar Peterson, de Bill Evans, de Dave Brubeck, j'arrête d'énumérer tous ces merveilleux artistes, je les aime tous !

J'ai toujours été fou de musique classique, mais le jazz constitue un miracle complètement inattendu dans le patrimoine musical de l'humanité : une musique semblant surgir de nulle part, magique, suscitant les émotions aussi diverses que dans le classique, incroyable !!

J'ai un tas de photos de ces noirs à leur piano, triomphants malgré le racisme épouvantable de l'époque, rayonnants d'intelligence et de beauté !

J'ai eu la chance de croiser et sympathiser avec Stéphane Grappelli, alors que je jouais régulièrement du piano dans le restaurant de sa fille à Cannes. Le voir jouer fut incroyable, aussi impressionnant que d'entendre un violoniste classique.
Encore maintenant, je trouve qu'il est humainement IMPOSSIBLE de ne pas connaître le disque d'Oscar Peterson en duo avec Grappelli !!
Je préviens d'ailleurs tout de suite que je n'adresserai plus la parole aux PMistes ignorant ce disque !! :evil: :mrgreen:

Très beau sujet encore une fois, à creuser et à discuter !! :)
Modifié en dernier par Jacques Béziat le dim. 18 août, 2019 0:23, modifié 8 fois.
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Namache
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Namache » sam. 17 août, 2019 23:57

Également passionnée par ton fil Christof, chapeau pour toute le boulot que ça représente et les interventions des uns et des autres ne font qu’enrichir cette histoire =D> =D>

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » dim. 18 août, 2019 8:25

Namache a écrit :
sam. 17 août, 2019 23:57
Également passionnée par ton fil Christof, chapeau pour toute le boulot que ça représente et les interventions des uns et des autres ne font qu’enrichir cette histoire =D> =D>
Merci Namache !

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » dim. 18 août, 2019 8:36

Jacques Béziat a écrit :
sam. 17 août, 2019 23:36
SUPERBE SUJET !! =D>

Merci infiniment, christof !

Le jazz de mon enfance est associé à Amstrong, et surtout à Count Basie dont j'avais aussitôt adoré jouer les blues.
Mes parents aimaient Glenn Miller, et c'est cette atmosphère d'après-guerre qui me donne une idée de l'importance du jazz dans la vie américaine et aussi dans la vie européenne, française aussi, puisque pas mal d'Américains se sont installés à Paris après la première et surtout la seconde guerre mondiale.
Pour moi, le jazz c'est Count Basie, Amstrong, le Glenn Miller qui faisait danser les soldats, Duke Ellington, le Misty d'Erroll Garner, les chansons de Nat King Cole, et même Sinatra (sacrilège pour les puristes, je comprends).
Je suis un fan des films en N&B des années 40, 50, et même 60, américains et européens, où le jazz inonde les images.
Je suis un fan de Fred Astaire, de Gene Kelly, Ginger Rogers, des envolées de Michel Legrand dans Les Demoiselles de Rochefort.
J'ai pleuré quand Count Basie est décédé, dans un restaurant pour l'occasion j'avais joué un de ses blues.
Fan total d'Oscar Peterson, de Bill Evans, de Dave Brubeck, j'arrête d'énumérer tous ces merveilleux artistes, je les aime tous !

J'ai toujours été fou de musique classique, mais le jazz constitue un miracle complètement inattendu dans le patrimoine musical de l'humanité : une musique semblant surgir de nulle part, magique, suscitant les émotions aussi diverses que dans le classique, incroyable !!

J'ai un tas de photos de ces noirs à leur piano, triomphants malgré le racisme épouvantable de l'époque, rayonnants d'intelligence et de beauté !

J'ai eu la chance de croiser et sympathiser avec Stéphane Grappelli, alors que je jouais régulièrement du piano dans le restaurant de sa fille à Cannes. Le voir jouer fut incroyable, aussi impressionnant que d'entendre un violoniste classique.
Encore maintenant, je trouve qu'il est humainement IMPOSSIBLE de ne pas connaître le disque d'Oscar Peterson en duo avec Grappelli !!
Je préviens d'ailleurs tout de suite que je n'adresserai plus la parole aux PMistes ignorant ce disque !! :evil: :mrgreen:

Très beau sujet encore une fois, à creuser et à discuter !! :)
Merci beaucoup Jacques pour ce beau message. Je vois que nous avons nombre goûts communs (en fait j'ai l'impression que l'on a exactement les mêmes). Quel chance d'avoir pu connaître Stéphane Grappelli.

Si tu en as le temps et l'envie - ainsi que tous les PMites qui le souhaitent -, n'hésite pas à écrire aussi ici sur tes pianistes préférés, en essayant de présenter leur style, avec des exemples. Je rêve que ce fil soit une œuvre collective.
Comme je l'ai expliqué en introduction, il ne va pas forcément suivre la suite logique de l'histoire du jazz, mais plutôt présenter (de mon côté) dans quel ordre sont arrivés mes coups de cœur. Ainsi, après Fats Waller, je passerai directement à Keith Jarrett (et là j'espère que Pianojar va aussi écrire)... Donc, aucun ordre chronologique à respecter.

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BM607
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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par BM607 » dim. 18 août, 2019 10:45

Sympa la présentation de Scott Joplin et intéressant, j'ignorais complètement l'histoire de sa vie pour ma part bien qu'ayant (((joué))) comme beaucoup son Mapple Leaf Rag (ces pompes à gauche qui font un bel effet pour les auditeurs mais aussi pour le pianiste).
Même si je ne suis pas un fana de ragtime ni de jazz sauf quelques cas (dont le duo D. Deinhardt - S Grapelli, quels musiciens !!)

Merci

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par jean-séb » dim. 18 août, 2019 10:48

Moi aussi, j'ai appris bien des choses et pourtant j'ai également joué et en tout cas écouté beaucoup de Scott Joplin.

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Re: Une histoire du jazz à ma façon...

Message par Christof » mer. 21 août, 2019 17:47

2ème épisode : Le stride ; Fats Waller

J'avais déjà commencé à parler du stride un peu plus haut. Mais voici un petit rappel :

Le style stride est apparu dans les villes de l'est des États-Unis, notamment à Harlem vers la fin des années 1910. A cette époque, le ragtime était très populaire et les pianistes qui connaissaient les classiques de Scott Joplin le font évoluer vers une musique plus aérée et dans laquelle la pulsation devient de plus en plus syncopée. Le stride, plus riche que le rag, offre une plus grande liberté sonore, plus de souplesse au jeu et relève principalement de l'improvisation. Ce style qui se suffit à lui-même en occupant tout l'espace sonore est également très visuel : la main gauche alterne avec souplesse entre basses et accords (comme je l'avais déjà signalé plus haut, stride signifie "grandes enjambées"), tandis que la main droite tisse une série d'improvisations et de variations sur l'espace restant du clavier.

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Le stride : exemple de progression d'accords à la main gauche

Les premiers pianistes à avoir pratiqué ce style sont Luckey Roberts et Eubie Blake, mais c'est James P. Johnson, surnommé "le père du Piano Stride", qui a défini les fondements de cette musique à la sonorité noire et profondément ancrée dans le blues. Les compétitions informelles entre pianistes étaient alors monnaie courante à Harlem et James P. Johnson aurait (dit-on) gagné plus de compétitions que quiconque. Sa vitesse et sa dextérité sont devenues légendaires parmi les autres pianistes et il a été l’un des premiers à perfectionner et à adopter une approche orchestrale du jeu de piano jazz. On peut aussi citer Fats Waller (pour moi, le maître - lire la suite - car il a été un de mes premiers coups de cœur à me conduire vers le jazz), et Willie "The Lion" Smith, autre pionnier très influent du style du piano stride. Bien que moins célèbre que Fats Waller ou James P. Johnson, il était largement admiré par ses pairs. Duke Ellington a d'ailleurs dit de lui un jour: "Willie 'The Lion' a été la plus grande influence de tous les grands pianistes de jazz qui se sont succédé. Il a un rythme qui reste dans la tête". On pourrait également citer, parmi les autres joueurs remarquables de la renaissance de Harlem : Donald Lambert, Claude Hopkins...
Le stride, finalement, a joué un rôle primordial au piano dans les débuts du jazz et ouvert la voie à une génération de pianistes marquant l'histoire du jazz.

En écoute :
James P. Johnson :
"Riffs"
"You’ve Got To be modernistic" (1930)

Et ici un rare duo de piano Fats Waller et James P.Johnson


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Fats Waller


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Vous vous rappelez, au début de ce fil, je racontais que j’étais venu au jazz par des coups de cœur, des choses entendues. Ah!!! Fats Waller. Je ne sais plus à quel âge cela m’a pris. Je me souviens, c’était à la radio (mais en retrouvant le type de modèle de radio qu’il y avait alors à la maison, j'en déduis que c'était en1966 car c’était l’année où mon père avait acheté ce poste). J’avais à peine 9 ans.

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Et le morceau, c’était Ain't Misbehavin. Cela a été un coup de foudre.
A cette époque, on ne trouvait pas forcément de partitions dans ce genre, de toute façon je ne savais pas trop quoi dire à mon père et ma mère, où on pouvait trouver cela, et puis, de toutes façons, je faisais tout d’oreille. J’ai finalement tout appris comme ça. Pour ne pas oublier ce morceau, je crois que je me suis chanté la mélodie pendant près d’une heure, tout en la jouant d'oreille au piano. Et j’essayai alors de mettre des accords. Bon, ma version n’était vraiment pas terrible, mais c’était déjà ça. Et j’avais attrapé le virus du jazz.

Je vous mets ici le début, la façon dont je joue cette pièce maintenant (je ne l’avais pas jouée depuis au moins vingt ans…).



Ahhhh Fats Waller. C’est bizarre ces trucs là, vous écoutez et vous avez l’impression d’avoir toujours connu ça. Fats a été formé par le grand maître du stride, James P. Johnson. On l’appelait Fats, parce qu’il était «imposant», mais son vrai prénom, c’était Thomas. Au début, il jouait du ragtime et s’en est très vite éloigné pour se forger un style personnel. Né le 21 mai 1904 à New York, mort le 15 décembre 1943 à Kansas City (Missouri), il est très important dans l'histoire (au même titre que James P. Johnson et d’autres). C’est lui par exemple qui influencera Art Tatum (j’y consacrerai aussi une rubrique, sauf qu’Art Tatum, impossible de le jouer tellement c’est virtuose). Fats Waller était aussi organiste, empreint d’un profond mysticisme. On en garde souvent l’image d’une personnalité rabelaisienne, bon vivant, qui adorait faire le pitre. Mais c’est faire un peu vite en besogne. Fats était un compositeur très fécond (plus de 450 morceaux sont de sa plume). Il adorait aussi chanter, improvisations vocales qu’il entonnait de sa voix grave et rieuse.

Il n’a pas emprunté la voie la plus facile pour réussir sa vie professionnelle. Au lieu d’être pasteur de l’église baptiste abyssine, comme l’avait secrètement espéré son père (lui-même pasteur), voire concertiste dont les interprétations de Chopin, Liszt ou Brahms aurait pu surprendre les critiques classiques du monde entier, il a choisi de consacrer son existence à la musique de jazz. Si bien qu’au terme de trente-neuf années frénétiques, il se trouvait couverts de dettes, floué par ses impresarios.
C’est dommage : comme dit déjà plus haut, on n’a vu le plus souvent en lui qu’un clown, un entertainer dont la seule fonction aurait consisté à divertir les bons Américains blancs. En fait, Fats fait partie des plus grands compositeurs dans l’histoire du jazz, et aussi (à côté de James P. Johnson et d’Art Tatum) des plus grands pianistes de Harlem. Il existe d’ailleurs une comédie musicale qui lui rend hommage, qui a connu un succès mondial.

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Fats Waller était un virtuose en son genre, capable d’émouvoir aussi bien au piano qu’à l’orgue (écouter ici, et puis ). C’est d’ailleurs l’un des premiers musiciens de jazz à avoir utilisé un orgue, qu’il savait faire sonner d’une façon vraiment personnelle grâce à une technique sans défaut acquise dans sa prime jeunesse. Le plier en fait aux exigences du langage du jazz. C’est donc rompu à la technique de l’orgue qu’il aborde le piano où il va poursuivre l’œuvre de son maître James P Johnson et en enrichir le style primitif. Alors que James joue la plupart du temps à la main gauche une note de basse simple sur les temps forts, lui procède par octaves et dixièmes. Par ce moyen, il fournit à sa main droite une assise plus généreuse, plus ronde, comme le ferait une véritable section rythmique.

Fats Waller était loin (comme pas mal d’autres musiciens) d’être un homme d’affaires. Par exemple, en 1929, il a la faiblesse de faire confiance à Irving Mills (un exploiteur se faisant passer pour un mécène), lequel lui achète les droits d’une vingtaine de ses compositions pour à peine cinq cent dollars. Quant aux royalties que lui ont rapportées quelques-unes de ses mélodies, les plus célèbres comme Ain’t Misbehavin ; Black and Blue ; Sweet Savannah Sue, Honeysuckle Rose et That Ryhtm Man, elles ont fondu au soleil. Mais en dépit des pièges qu’il a rencontrés tout au long de sa vie, Fats Waller s’en est toujours sorti. Comme disait certains de ses amis : "il aurait été capable de mettre l’annuaire téléphonique en musique".

Fils d’un pasteur, il reçoit très jeunes ses premières leçons d’harmonium. Vers l'âge de 6 ans, il se familiarise avec le piano d'une voisine, puis, à l’âge de sept ans, sa mère lui achète un piano et reçoit quelques leçons d'une certaine Miss Perry. Bien qu’il connaisse très vite sur le bout des doigts les études de Czerny (à ce propos, voir ce fil de Jean-Seb, cette étude vraiment «jazzy»), il n’ira pas vers une carrière de musicien classique. Sans doute parce qu’il n’en a pas l’esprit. Mais peut-être surtout parce qu’il vit à Harlem, où habite James P. Johnson, le grand maître. En tous cas, à 16 ans, il décroche son premier engagement en tenant l'orgue du Lincoln Theater durant les projections de films muets.
James P. Johnson va prendre Fats en sympathie et lui fera acquérir une technique qui fera de lui un virtuose hors pair, lui confiant tous ses «secrets». Selon la femme de James P. Johnson : "Dès que mon mari a entendu Fats jouer de l’orgue, il est venu me dire «il faut que je donne des leçons à ce garcon». C’est alors qu’ont commencé mes migraines. Fats avait alors 17 ans (…). Il jouait du piano à n’importe quelle heure de la nuit. Il venait tous les jours et mon mari lui donnait des leçons. Vous savez que l’orgue ne forme pas une bonne main gauche. Et c’est surtout sa main gauche que James P. lui a fait travailler."

Grâce à James P. Johnson donc, à la fois professeur et père spirituel, commence la fulgurante carrière de Fats. Lors d’un concours d’amateur en 1919, organisé par le Roosevelt Theatre, il remporte le premier prix en interprétant Carolina shout de Johnson (nb : j’ai déjà donné le lien sur ce morceau dans le post précédent), pièce «diabolique» capable d’ouvrir ou de fermer définitivement les portes à tout jamais aux pianistes débutant.
Peu après, il participe à des «rent parties» : il enregistre ses premiers rouleaux pour piano mécanique (piano rolls) en 1922 (Muscle Shoals blues puis Birgmingham blues). Il se lie d'amitié avec Andy Razaf, poète et parolier. Ensemble, ils écrivent des comédies musicales pour Broadway. De ces spectacles sont nés des thèmes qui sont aujourd'hui des standards de jazz (Ain't Misbehavin', Black and Blue ou Honeysuckle Rose...). Il continue de tenir également l’orgue au Lincoln Theatre de New-York, accompagne des chanteuses aussi célèbres qu’Alberta Hunter et Bessie Smith. Il enregistre ses deux premiers solos d’orgue dans les studios de Victor à Camden, New Jersey (Saint Louis blues et Lenox avenue blues) quelque temps après qu’il eut joué dans l’orchestre d’Erskine Tate, avec un certain Louis Armstrong).

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Le saviez-vous : Un jour qu’il jouait, des hommes entrent dans le bar où il jouait, lui appuyant une arme sur le ventre, et lui demandent de les suivre jusqu’à East Cicero où habite le second maire de Chicago, un certain Al Capone : pendant plusieurs jours, Waller devra jouer pour lui. Al capone était fan.
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Waller continuera d’enregistrer nombre de ses compositions (par exemple Sootings Syrup Stomp, Sloppy Water Blues, Messin’ Around with the Blues, etc., etc. - il composera pas moins de 450 morceaux dans sa carrière). Il gravera encore de belles pièces en 1938 (six exactement) sous l’égide d’un producteur anglais qui lui permettra de jouer sur l’orgue de Camden. Certains ont pu dire qu’il s’agissait là le sommet de son œuvre d’organiste.

Fats Waller disait que, comme sa musique est fortement influencée par le ragtime, elle n’a pas besoin d’être jouée par beaucoup d’instrumentistes. Il grave par exemple le 1er mars 1929, avec un combo qu’il appelle "Fats Waller and His rythm (connu aussi sous "Fats Waller and his Buddies"» : "Harlem Fuss" et "The Minor Drag". Si le premier est un blues lent et le second un éclat de dynamisme, tous les deux appartiennent à mon avis aux plus grands enregistrements du jazz.

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D’autres enregistrements suivent, en solo, Handful of Keys, et Valentine Stomp. D'ailleurs à propos de Handful of Keys (mais ce n’est pas le seul), on peut dire qu'un tel morceau réduit à mon avis à néant la théorie de certains "grands spécialistes" comme quoi Fats Waller n’aurait enregistré que des œuvres "frivoles"* : on y trouve ici tous les éléments appris auprès de James P. Johnson, mais avec une liberté d’improvisation incroyable, qui influenceront des pianistes comme Joe Sullivan ou comme déjà expliqué précédemment, Art Tatum. Et comme le dira Michel Laverdure (critique spécialiste) "Hormis les tout premiers disques où apparaissent nombreuses références au ragtime, l’œuvre de Thomas Fats Waller, à l’image même de chacune de ses phrases musicales, se déroule sans modification formelle, comme si, dès le premier jour, avait été découverte la perfection".

*mais c’est vrai que, selon les désirs de certains producteurs qui ne voulait faire de lui qu’un amuseur public, il a pu enregistrer de véritable niaiseries (par exemple You’re So Darn Chaming ou "Louging at the Waldorf" ), et apparaître bien déprécié dans le film Hooray for Love, où les Noirs ne sont que des faire-valoir des acteurs blancs…

Il se rend en Europe en 1932 (il fera aussi une autre tournée en Europe plus tard), arrivant d’abord à Londres pour jouer dans un club, le "Kit Kat", puis à Paris où il obtient un triomphe.
De retour aux USA en 1934, il se voit confier par CBS l’animation de deux émissions radiophoniques : la première bi-hebdomadaire, la seconde hebdomadaire où il a l’occasion de rejouer de l’orgue (c’est à lui, puis aussi un peu plus tard à Count Basie que reviennent le mérite d’avoir fait de l’orgue Hammond un authentique instrument de jazz, lesquels vont influencer durant la période «swing» qui va suivre nombre d’organiste de valeur, comme Jack McGuff, Lou Benett et surtout Milt Buckner… et tous les suiveurs).

Fats fera pas mal de tournées ici et là, et les dernières années de sa vie, il se produira à travers les États-Unis, se produisant dans tous les lieux où le jazz est présent. Des clubs aux dimensions modestes aux hippodromes immenses, comme à la nouvelle Orléans où il jouera devant 20 000 personnes. Son ultime apparition à l’écran sera dans Stormy Weather, dans lequel on le trouve aux côté de Lena Horne à la tête d’un orchestre qui comprend Benny Carter à la trompette, Alton Moore au trombone, Gene Porter à la clarinette et Slam Stewart (vous savez le contrebassiste qui fait ses chorus à l’archet et chante en même temps). Il est alors épuisé, par ce tournage mais aussi par toutes les tournées qui n’ont cessé de se succéder. Il décide alors de prendre du repos, mais le système de chauffage du train qui doit le ramener chez lui (long voyage) tombe en panne et un froid polaire envahit toutes les voitures. Son manager le découvrira à cinq heures du matin, tremblant, suffocant, à demi-inconscient. Il faudra attendre l’arrivée en gare de Kansas City pour qu’on puisse lui porter secours. Mais trop tard.

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En écoute :

Honeysuckle Rose
A propos de ce morceau, Coleman Hawkins (célèbre saxophiniste ténor) dira : "Fats savait écrire des morceaux aussi vite qu’il jouait du piano".

London suite (et tout le disque est formidable).

Je ne peux résister à mettre aussi en écoute ici Thelonious Monk (dont je parlerai plus tard), qui adorait le stride :
Nice work if you can get it
Et ici une autre version de ce même morceau, jouée par Art Tatum (on en reparlera aussi plus tard)...

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A savoir : Dans un des numéros récents de pianiste, Thomas Enhco propose de jouer une de ses compositions, un hommage au stride "Walking on the sunny side". Ci-dessous, les vidéos masterclass de présentation pour tous ceux qui voudraient s'y mettre:

Image
Le morceau
Explications

Nb : si des pmistes sont intéressés, je peux leur envoyer la partition de ce morceau (m'écrire en message privé).
Modifié en dernier par Christof le jeu. 22 août, 2019 15:05, modifié 5 fois.

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