Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Théorie, jeu, répertoire, enseignement, partitions

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Christof
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Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Christof » lun. 06 juin, 2016 20:22

Je republie ici, pour ne pas perdre ce sujet, que j'ai publié dans un autre fil.
jean-séb a écrit :
mieuvotar a écrit :
Pour ce qui me concerne, je suis sincèrement désolé de vous avoir infligé ce que je vous ai infligé.
Je ne sais pas pourquoi m'est revenu en mémoire ce slogan de mai 68, que je n'avais pas vraiment bien compris à l'époque : "Sous les pavés, la plage".
Mais j'aurais envie de l'adapter et dire "Sous les quelques fausses notes ou trous de mémoire, la musique". Et bien présente, bien audible, dans une très belle expression. Alors, le reste, on s'en fout. Et puis, tu es venu de loin pour te joindre à nous, c'est d'autant plus méritoire.
christof a écrit :Oui, c'est bien cela qu'il faut imprimer dans notre cerveau : les fausses notes et trous de mémoire, on s'en fout
Jean-Luc a écrit : Le challenge d'hier était double :
- vais-je avoir des trous de mémoire? (j'en ai eu 2 petits)
- vais-je jouer trop vite comme j'ai pu le faire à Beuvray? (je me suis réfréné, j'ai pas mal travaillé cet aspect... l'enregistrement sera le verdict).
.


Je ne sais trop comment bien présenter ce qui m'a trottiné dans la tête à la suite de tout ce qui a été vécu lors de cette réunion PM du 5 juin.
Tout d'abord, quelque chose que j'avais remarquée : les phrases écrites dans le fil au fur et à mesure que la date de la réunion se rapprochait. On pouvait par exemple lire à l'avance des choses comme :

"Je ne sais pas si tu diras toujours ça après m'avoir entendu"
"il vaut mieux s'écouter, même si c'est gênant...."
" Je suis preneur des enregistrements, même si je dois dire que je les écoute pas, c'est trop démoralisant. Je les garde comme trace pour dans longtemps, longtemps... quand je sucrerai les fraises, ou peut-être pour mes petits-enfants à venir, histoire qu'ils se payent une tranche de franche rigolade"
"et ensuite d'un point de vue performance aussi,(car moi je risque de tout gâcher "
"Nan mais vous inquiétez pas, la 'disaster area' sera ouverte à tous, moi y compris"
"j'ai déjà les mains qui tremblent "
"j'ai peur du trou de mémoire, ou du blocage sur un passage, qui risque de tout faire foirer..."
" vu qu'en public, avec le stress et le trac, la probabilité de plantage est quand même significativement plus élevée que chez soi..."
"je vais probablement me vautrer comme tu dis ! "


Je comprends bien ce qui conditionne qu'on puisse écrire cela, une façon de dire : et si tout se passe mal, ne m'en veuillez pas... Une sorte d'humour aussi. Mais je pense que c'est ravageur. En pensant de cette façon, on commence déjà à se saborder un peu.
Tu vois par exemple, Lee, tu as écrit : j'ai déjà les mains qui tremblent... Et pourtant, tes mains n'ont pas tremblé.

Les fausses notes, les erreurs, les trous, la perte complète de moyens : ON S'EN FOUT... On est juste là, entre passionnés de musique, pour un partage. J'ai entendu de la très belle musique. J'étais heureux. Et on était tous comme ça. Alors pourquoi avoir peur ?
Penser plutôt : ah super, on va faire de la belle musique. Quelle chance de pouvoir partager cela, comme auditeur, mais surtout, comme émetteur, transmettre ma ferveur, tout mon être de musique.

Pardonnez-moi, mon message va être assez long...
Je ne sais pas où il serait le plus judicieux de le placer ? Un sujet à part ? Dans le fil sur les béta bloquants ?

Je voudrais ici vous faire partager certaines parties de ce que Kenny Werner (pianiste "jazz") a pu dire lors d'une master class à laquelle j'ai assistée.
Il exprime ici bien mieux que je ne pourrais le faire cette manière d'aborder l'instrument et soi-même, état d'esprit que j'ai toujours eu, sans savoir forcément bien l'expliquer. J'ai traduit ce qu'il disait, j'en extrait ici une bonne partie. Cette master class était destinée aux musiciens jazz, mais ce qu'il dit s'applique en fait à chacun d'entre nous :

"Le sujet ici est Effortless mastery » (en fait « la maîtrise maîtrisée, la maîtrise sans effort)… Action sophistiquée avec votre mémoire musculaire, c’est-à-dire que vous pouvez faire sans penser.
Cela doit être la même chose que quand vous marchez : quand vous marchez, vous ne vous dites pas : tiens, je vais avancer mon pied là, puis celui-ci comme ça, et puis ensuite le pied droit comme ça, lever un peu la jambe... Non, tout cela se fait naturellement. Et en même temps, on peut parler, on peut même téléphoner, regarder facebook… et pourtant on continue de marcher à la perfection. C’est cela que j’appelle « Effortless mastery »
Et donc l’idée en musique, c’est d’amener son art au plus proche de cela.

Il existe à mon avis deux raisons qui font que certains musiciens n’y arrivent pas :
- L’une des raisons est le manque de technique. En musique, on n’impressionne pas avec sa technique… En musique, la technique disparaît, on ne la voit pas On l'a pratiquée justement pour qu’elle disparaisse et qu’on n’entende plus que de la musique.
Par exemple, si je dis à un pianiste : soyez libre sur votre instrument… jouez moi un rubato, il va sûrement bien s’en tirer. Si je lui dis : jouez en rythme (in time), soudain pas mal de pianistes vont être contractés. Ils n’auront plus au fond d’eux même la même liberté.

La vraie expérience de la musique est cette liberté. Si vous êtes contractés, c’est que vous n’avez pas développé à fond la maîtrise sans effort du temps et du rythme. Et si vous ne l’avez pas fait, cela va entraîner à chaque fois chez vous une espèce de frustration. Et cela ne s’arrange pas en devenant plus vieux. Donc ce que vous devez faire c’est retirer les obstacles entre vous et la liberté. Ce que je veux dire, c’est que vous pouvez expérimenter la joie juste de faire cela (il plaque sa main sur le piano, sans du tout arrondir les doigts et sans idée préconçue et il en sort un son et le laisse résonner avec toutes ses harmoniques) : le son est mystique et nous intoxique (au sens positif). C’est là.
Si c’est là, avant que vous ayez entendu une note, le reste de votre vie est un jeu. Je veux expérimenter cette liberté. Dans le tempo. Je veux expérimenter cette liberté dans une tonalité, je veux être un joueur de tons (tous les tons) et jouer librement dans le même temps.
Donc une des raisons qui fait que le rythme ne marche pas bien, c’est que nous nous ne l’avons pas assez travaillé. Mais quand on dit cela, ironiquement, on se place aussi dans une impasse parce qu’on est pressé (we are in a hurry) que cela aille mieux. Et parce que vous êtes pressés, vous n’absorbez pas le sujet, vous ne faites que le toucher du doigt… Et quand vous travaillez, tout ce que vous pouvez espérer, c’est de garder le tempo.

- L’autre raison qui fait qu’il y a une barrière à vivre la musique de façon libre est plus psychologique, spirituelle ou émotionnelle.
On essaye de pouvoir faire des choses plus difficiles, parce que dans notre tête, au fin fond de nous, on veut toujours jouer mieux. La lumière intérieure doit enchanter votre vie. Alors ne pas se dire sans arrêt : je dois faire mieux, je dois faire mieux, d’une façon tendue, vous n’aurez aucune lumière dans votre vie. Au lieu de se poser bien, vous êtes sans arrêt en train de marcher, espérant, attendant mieux.
Le problème ici, c’est que le plus vous attendez de vous-même, le plus mal vous jouez. Rappelez-vous un moment où vous vous êtes dit : ah, là, il faut que je joue bien… Comment avez-vous joué alors ? Certainement de façon pas terrible.

Mais le jour où vous êtes décontracté, vous avez bu un petit verre de vin, vous êtes avec des amis et que jouer n’a pas de conséquences, alors dans votre tête quelque chose vous dit : cela n’a pas d’importance. Alors à ce moment, vous jouez beaucoup mieux.
Quand j’essaie, que je me fixe les idées, je joue moins bien. Et si je m’en fous, je joue mieux. Donc rappelez-vous cela : quand vous jouez, n’attachez pas d’importance, ne vous jugez pas quand vous jouez.

En fait cela vient du fait que nous sommes programmés. Et une fois qu’on réalise qu’on doit changer cela, quand on joue (quand on joue veut dire ici qu'on n'est pas en train de travailler des aspects techniques, mais qu'on joue vraiment le morceau), on doit s’en foutre, savoir poser la main comme ça (il pose à plat sur le clavier), ne pas se dire « il faut que cela soit bien ».

J’ai connu un saxophoniste qui pratiquait de cette façon, se disait : je dois être doux (bon) avec moi-même, je dois être doux avec moi-même. Et il se mettait au piano, et commençait juste à jouer, à la main droite, une note après l’autre, sans aucunement se presser : do, ré, mi, fa, sol, la, si, la, sol, fa, son esprit étant sans aucune pression. Ecouter ce son créer un espace. Ensuite il jouait dans cet espace (ce que j’appelle l’espace). Et en deux ans, il pouvait jouer du Liszt. Et quand je le regardais jouer, je voyais son visage, impassible, comme s’il faisait autre chose et je me disais « comment peut-il jouer ? ». Regardez par exemple cette vidéo de Bill Evans en train de jouer (la vidéo avec son frère où il discute - CAVRELL Louis & Ira. Bill Evans, Jazz pianist on The Creative process and self- teaching, Charter Oak Telepictures Inc. in association with Helen Keane, film documentaire, 1966, 45 mn). Regardez-le quand il joue, il est impassible, on ne dirait jamais qu’il joue. Pourtant il joue… Grâce à deux choses : il n’a pas peur ; il est réellement bien préparé. Il pose les mains sur le piano, et elles jouent.

Il existe une vidéo du concert d’Horowitz à Moscou. Il n’y avait pas joué depuis des années, revenant en URSS en 1986 après plus de 50 ans d’exil aux Etats-Unis) Il y avait foule, et puis le cinéma qui filmait… Une grosse pression quoi. Il arriva, vint s’asseoir. Il allait jouer du Scarlatti, regarda autour de lui, la salle, les gens. Il a commencé par poser son pied sur la pédale, sans jouer, ce qu’il ne faisait pas d’habitude, se mettant déjà dans la musique (Kenny Werner fait cela, et puis commence à jouer le Scarlatti). Et c’est magnifique. La paix était là. Il était si bien préparé qu’il n’avait pas à jouer : ses mains jouaient. Et lui, simplement, il écoutait. Il avait la meilleure place de la salle. Il est assis là et quelqu’un est en train de jouer du piano : c’est l’aspect spirituel. Si vous pouvez atteindre ce niveau, posez-vous la question : qui est en train de jouer ? Si je regarde, qui est en train de jouer ? Et là, vous pouvez entrer dans votre intérieur spirituel, votre intérieur des neurosciences (qu’importe le mot qu’on y met) et vous pouvez dire : mon esprit superconscient joue, c’est Jésus qui est en train de jouer (si vous êtes chrétien) ou l’âme de Scarlatti, ou c’est Charlie Parker. Vous pouvez imaginer que c’est un pouvoir qui joue.
Et ceci, pouvoir regarder ce qui se joue, demande deux choses :

- Être préparé au degré où l’on se place pour que la musique se joue d’elle-même, pas seulement savoir la jouer, mais pouvoir la regarder se jouer (et pour arriver là, il y a beaucoup de pratique à faire, et ironiquement, vous ne devez pas être dans un empressement). Si vous pratiquez 10 choses, et que vous voulez être meilleur, toujours meilleur, cela ne fonctionne pas. Quand vous avez 15 ans, vous vous dites, cela va aller mieux à 20 ans, à 20 ans… à 25 ans, je serai génial... et puis vous vous dites bon, à 30 ans ce sera parfait… Et finalement, comme vous êtes toujours dans un empressement, cela ne marche pas. Pour être meilleur, pratiquez seulement une chose, et complètement, jusqu’au bout de cette chose. Et soudain c’est comme une peau. Rien ne change, la seule chose c’est que vous avez plus d’attente par rapport à ce que vous faites alors.

- L’autre chose, c’est de ne jamais se juger pendant que l’on joue. Ne pas faire attention. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est une question de pratique. Vous devez rentrer dans ce que j’ai appelé tout à l’heure « l’espace », mettre votre esprit en concordance avec cela. Ne pas penser (comme on fait toujours, on se fait toujours du souci pour tout, alors qu’on a un toit, de la nourriture, des amis…). Ainsi par exemple, vous pouvez marcher dans la rue et être complètement pris par des pensées qui vous donnent des soucis. Et si vous êtes « upset » (tracassé) vous ne pouvez être le joueur de piano que vous voulez être. La réalité est là, mais les pensées vous mettent alors en prison. Alors l’idée, c’est de sauter du monde des pensées au monde de ce que j’ai appelé « l’espace musical ». Et dans cet espace, tout est beau, tout est parfait, vous êtes complètement dans l’instant, pas de pensées négatives. Et au lieu de juger votre façon de jouer, vous pouvez jouer des choses comme cela (il écrase doucement sa main sur le clavier) et c’est le plus magnifique son du monde que vous n’avez jamais encore entendu. Chaque note que vous jouez est la plus magnifique que vous n’ayez jamais entendue. Et vous verrez comment vous jouez merveilleusement après cela. Et vous laissez aller vos mains, et vous découvrez cette intoxication (dans le bon sens du terme) à votre son.
Ah, chouette, cela peut être ça ! Jamais ce sera (il pose sa main ouverte sur le clavier) : "ah non, ce n’est pas assez bon ! J’aurais dû faire ici un accord mineur, je me suis trompé… ah cela ne swingue pas… ha c’est trop téléphoné... Non, ceci est à bannir. Lorsqu’on joue, on ne se juge pas. On reste dans l’espace de la musique". Et si vous pratiquez cela, imprimez-le dans vos gènes, le piano devient un instrument de plaisir, au lieu d’apparaître comme un instrument de torture.

- Le piano devient quelque chose qui touche le cœur. Vous devenez votre créateur, et vous avez besoin de le programmer dans votre esprit. Penser maintenant de cette façon différente par rapport à ce que vous avez pu penser. Faites confiance à vos mains. Pensez que cela marche, c’est bien plus opérant quand on pense de cette façon.

Mais comment se mettre dans cet état ? Cela dépend des gens. Certains pratiquent la méditation, le yoga, le tai-chi, que sais-je. Mais le point commun dans tout cela, c’est que quand on pratique, on est juste maintenant, ici, dans l’instant présent, et tout est bien. Vous êtes dans cet espace. Et quand vous jouez, vous êtes dans cet espace. Et quand on y est, tout est simple, tout est génial. Et toujours, avant de se mettre dans cet espace, en fait pour s’y mettre, touchez votre piano, jouez des notes à la main droite, très lentement, l’une après l’autre, laissez-vous envahir par le son. En faisant comme cela, vous vous familiarisez avec la vraie essence du son, la vraie essence de votre son, au son de l’instrument.
Toots Thielemans (harmoniciste merveilleux) est un superbe musicien, mais c’est un traqueur. Mais il aime tellement son son. Un jour, nous étions dans la loge du Carnegie Hall, attendant de jouer. Il était très très nerveux me disant : eh, on est à New York, moi qui suis belge, et on est à Carnegie Hall. Alors je lui ai dit : « tu sais, juste dehors, c’est juste Carnegie daily »... (voulant dire par là : oh, tu sais, c’est comme tous les jours. Ici où à côté, c’est pareil…). Et il a rit et s’est détendu. Et si tu laisses aller, tu n’as pas besoin de te dire : « je vais réussir »… Tu n’es pas du tout dans ce schéma là. Vous voulez être puissant : alors abandonnez-vous.

Vous voulez être libre : laissez la musique réussir.
Vous voulez jouer à un haut niveau : ceci n’est que jugement. Et c’est foireux.
Si vous êtes dans cet état de détente, sans pensées préconçues, allez immédiatement à votre instrument et restez dans cet espace. Et au moment où vous commencez à vous soucier de ce que vous faites, cela va jouer sur votre son, sur vos mains.
Si vous voulez trouver cette libération, allez au piano, touchez le, laisser vos mains sentir. Ce qui vous libère, c’est votre instrument. C’est plus important de jouer dans cet espace que de vouloir s’améliorer. On n’a pas nécessairement à s’améliorer ou à changer. Si vous éprouvez de la joie à le faire, vous l’atteignez. Mais si vous voulez prouver, et étudiez pour ça, alors faites le sans vous battre, faites-le dans la joie. Parce que si vous vous flagellez, cela ne fonctionnera pas.

Question : comment pratiquez-vous pour avoir plus de technique ?
Réponse : pour moi, cela passe par quatre aspects fondamentaux :
- Le premier : vous allez dans l’espace que j’ai défini et vous êtes en amour avec lui (il joue des notes très très lentement) connectant son esprit avec sa main, écoute le son, les oreilles complètement prises par le son, pas de pensées… Vous ne faites alors pas attention à ce que vous jouez, mais à votre état d’esprit dans cela. Vous êtes là pour accepter et pas pour penser.

- le deuxième : vous faites des notes sur l’instrument, de façon libre, c’est-à-dire que vous regardez vos mains jouer, mais vous ne faites aucune demande par rapport à elles. Alors il se met à jouer, tout en discutant avec nous, nous posant des questions, nous répondant, tout en continuant à jouer... Vous voyez, mon conscient vous parle, mais je joue en même temps. Alors on peut se poser la question à ce moment : qui est-ce qui joue ? Il faut rester libre ; l’idée est de se détacher de ses pensées conscientes, car elles vous punissent. Je ne fais pas attention à ce que je joue, je suis dans « the space » (comment traduire : la dimension ?). Donc vous déplacez vos mains sur le clavier, donc vous pouvez improviser. Et je n’appelle pas cela « musique libre », parce qu’il n’y a seulement qu’une sorte de musique libre, et cela peut être n’importe quelle musique, mais libre de jugement. Avez-vous déjà essayé de jouer de la musique free, avant-garde, la « vraie musique free » ? Je dis ça pour plaisanter bien sûr……… essayez de jouer de la free music, mais correctement ! (rires dans la salle).

- Le troisième : si vous jouez un morceau, il faut le connaître très très très bien (il commence à jouer All the things you are). Au début, vous vous êtes mis dans « l’espace », maintenant vous connaissez cet espace et maintenant, restez-y pendant que vous jouez un morceau. Et cela doit être simple, vous ne devez pas avoir à réfléchir. Vous devez jouez aussi simplement que je le fais. Jouer sans penser (il joue la même chose mais très simplement) et ce qu’on peut jouer sans penser, action claire. simple et vous actionnez de façon plus claire. Trop souvent on essaye de faire des choses très ambitieuses pendant qu’on joue mais cela devient très confus. Donc là, mettez vous dans cet état, cet autre chose, très centré, clean up your playing (nettoyez votre jeu) et aussi pour la prochaine fois que vous jouerez.

- Et la quatrième marche, c’est la réponse à votre question : comment acquérez-vous plus de précision, plus de technique, plus de possibilités dans des champs plus vastes de musique ? Prenez quelque chose, et « from the space » vous pratiquez, suffisamment lentement (on ne pratique jamais assez lentement, vous pensez que vous travaillez lentement, jouez lentement, mais on ne pratique jamais assez lentement) ; et ainsi on peut jouer à la perfection. Ou plus rapidement, mais seulement dans les cordes de ce qu’on est capable de jouer, et toujours dans cet espace. C’est difficile d’entrer profondément là dedans car étudier dans cette quatrième marche « it’s a whole clinic for yourself » et cela peut être « confusing» (source de confusion). (...) Cela ne sert à rien de jouer vite, d’enfiler les mesures. Prenez juste une mesure. Si vous maîtrisez juste une mesure, de ce nouveau monde, cet espace comme je l’ai appelé, vous verrez que cela va affecter toute votre manière de jouer les autres mesures. A chaque fois que vous prenez un tout petit aspect technique et que vous allez jusqu’à le maîtriser, mais si c’est très simple et très facile, cela vous semble presque rien. Alors pratiquez une seule chose, jusqu’à en être vraiment un maître. C’est quoi être maître ? C’est quand cela joue tout seul. La plupart du temps, on apprend quelque chose seulement au point de penser qu’on le sait, on arrive à le faire quelquefois bien… Mais ce n’est pas suffisant. Quelle sorte de musicien cela peut-il créer ? Mais si vous créez la maîtrise, même seulement sur deux mesures, vous verrez que cela va infuser, pénétrer en vous, vers un peu plus de technique, un peu plus de précision. C’est créer une « mémoire musculaire », comme d’ailleurs s’aimer soi même, c’est aussi une mémoire musculaire. Et donc, jusqu’à l’avoir, pratiquez, pratiquez de cette façon, même artificiellement, tous les jours jusqu’à l’avoir. Je peux jouer complètement "Stella by Starlight" depuis ma mémoire musculaire. Mais pour un nouveau morceau, j’ai encore à penser… Vous comprenez ? Donc pratiquez la précision, « from the space »Regardez comme je reste dans « l’espace ». Pratiquer devient si précis. Quand vous pratiquez, vous êtes peut-être agité (agitated) : combien de fois pratiquez-vous une chose, sans penser encore à une autre… On ne contrôle pas sa pensée. C’est déjà assez dur d’être dans ce monde et d’être un musicien. Donc mettez votre pensée à votre service, et non au service du sabotage (dans le sens de travailler et réussir, mais sans se mettre de pression).

La réponse est donc : vous pouvez pratiquer la précision, mémoire musculaire, from the space. Faire moins, mais dans une plus grande profondeur, en allant plus loin dans cette pratique. Et cela va se sentir tout de suite dans ce que vous jouez.
La raison pour laquelle on ne sait pas bien se concentrer uniquement sur une chose, c’est qu’on pense que c’est trop petit, que ça n’est pas assez, que cela ne fera pas de différence. Je ne pratique pas tout ce que je vais jouer, mais une seule chose, jusqu’à la perfection, pour que cela affecte ma façon de jouer. Il vous suffit d’expérimenter cela pour voir que c’est vrai.
(...)

Quand je pratique une petite chose, je la pratique à fond. Je ne me dis pas le matin « ah, j’ai travaillé cela hier, cela suffit… » Non, je m’y remets encore et encore. Je ne suis pas dans l’impatience. Je veux juste atteindre une maîtrise de cela. Parce que je sais qu’une toute petite chose ne changera pas ma façon de jouer. Alors, je continue : je sais jouer en quinte, en septième, facilement. Et maintenant je n’ai plus à penser. Mais cela m’a pris du temps. Et si je veux savoir faire les accords de neuvième, je dois travailler cela maintenant… et ainsi de suite. Et ce n’est pas la providence qui fera que lorsque je joue et que j’improvise, cela sorte tout seul. Cela sortira tout seul parce que je n’ai pas à penser.

Question : comment pouvez-vous être à la fois dans « l’espace » pendant que vous pensez à quoi travailler ? C’est paradoxal.
Vous pensez d’abord : je vais travailler cela. Et vous le travaillez, en voulant rester dans l’espace. Mais vous le faites avant, vous pensez avant à ce que vous vouliez travailler. Si par exemple vous décidez de travailler l’harmonie, vous devez penser : ok : Eb septième de dominante, par exemple phrygien et on va vers un si phrygien. Et alors, dans cet espace (et il joue les notes Eb dominant seven, et va vers un B phrygien. Alors il plaque les accords, un peu rapidement. Et puis nous dit : voilà, vous l’avez fait, mais si vous pensez que c’est fait, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Alors il le refait, lentement, mais en le jouant plus dans « l’espace ». Et si vous faites cela tous les jours, vous verrez que votre harmonie commence à vibrer, à bouger… Alors je travaille ces deux accords jusqu’à les maîtriser parfaitement. Et ensuite, j’essaie deux autres accords. On n’est pas dans une course. Ne pas se presser.
Et à chaque fois que je décide de pratiquer, je peux décider de prendre un autre objet d’étude (une fois que j’en ai abordé un à fond), ou alors continuer sur le même sujet que précédemment.

Par exemple, pratiquer ma main gauche, à partir d’un « vamp » de Keith Jarrett : il nous le joue. Puis rajouter la main droite. L’objectif est que la main gauche ne bouge pas… être à l’aise avec n’importe quel discours de la main droite, la main gauche reste imperturbable. « voilà, c’est là ». Ma main droite joue complètement par elle-même, ma main gauche aussi. Cela m’a pris 5 ans. Mais quand j’ai commencé à le travailler, je savais que mon jeu irait mieux. Et je le travaille dans « l’espace ». J’ai pratiqué cela très longtemps, je veux dire comme cela : et il nous le joue très très lentement. Et quand vos mains le savent, vous êtes au niveau.

Question : Vous nous avez parlé de l’espace ?
C’est facile d’y entrer, mais très difficile d’y rester. Souvent certains vont vous dire que la musique est difficile. Non, c’est facile. Si vous jouez de la musique et que vous estimez que c’est difficile, c’est que vous n’avez pas encore fini la pratique, l’entraînement.
Tiens, je vais vous donner un exemple d’espace. La fenêtre est ouverte, et il nous demande de fermer les yeux et de nous concentrer sur les bruits de la circulation. Juste ceux-là, toute notre attention uniquement là-dessus. On reste comme ça quelques minutes. Vous vous sentez différents ? C’est ça l’espace.
Fermez les yeux. Chacun de nous ici respire. Je voudrais que vous vous concentriez sur cet espace, juste sur le fait que nous respirons. Notez quand vous inspirez, quand vous expirez. Et si vous commencer à penser, regardez juste cette pensée passer, mais revenez à votre respiration, entrez en contact avec elle. Maintenant, ouvrez vos yeux : maintenant vous êtes un peu différents par rapport à avant. Et une fois que vous avez fait cela, commencez à jouer au piano, une note et une autre, tranquillement, l’une après l’autre, en conservant la sensation. Avant que vous perdiez cet espace obtenu avec la respiration, jouez des notes au piano. Vous savez, quand tout à l’heure j’ai commencé à jouer pour vous, je n’écoutais pas le piano, mais j’écoutais la circulation dehors… Une vraie symphonie. C’est étonnant tout ce qu’on peut entendre. Je me suis joint à la symphonie dehors. Un musicien est très attentif au son, de ce qu’il entend dans la salle. Le plus vous entendez, le plus vous êtes profond. Quand vous êtes dans votre pensée, vous essayez de jouer quelque chose d’acceptable. Quand vous êtes « dans l’espace », tout ce que vous jouez est profond. Parce que vous êtes connecté à vous-même.

Que pensez-vous de la régularité, de pratiquer régulièrement (dans le sens de jouer en public) ?
Faites-le, le plus souvent que vous le pouvez. Pratiquer avec régularité peut vous offrir quelques minutes vraiment dans « l’espace » et vraiment connecté avec votre instrument. Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra."

Christof
Modifié en dernier par Christof le lun. 06 juin, 2016 20:50, modifié 2 fois.

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par sylvie piano » lun. 06 juin, 2016 20:46

À mon avis, si vous vous parlez avec autant de talent et à ce rythme en jouant....Il est clair que l'espace est occupé et qu'il n'y a pas une seconde pour une déconcentration !!!! :wink:

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Oupsi » lun. 06 juin, 2016 21:00

Si je mets ça en relation avec ce qui a été dit dans le fil sur le trac, penses-tu, Cristof, que cette expérience d'être dans l'espace ait une capacité d'expansion constante? Parce que ça m'est arrivé ponctuellement de ressentir cela, sur des durées hélas hyper courtes, quelques mesures, y compris en jouant pour des amis (moi j'appelle ça le pied mais bon l'espace pourquoi pas, en tout cas on sort de soi-même, c'est un plaisir profond et en même temps léger, sans le poids de l'ego, c'est une réceptivité très précise à l'affect, à l'émotion, à la présence des autres, sans altérer la puissance du jeu qui se déroule tout seul). Mais ce n'est ni progressif ni cumulatif, c'est un peu la loterie, un jour oui, un jour non etc. Je comprends que pour toi ça peut fonctionner comme un processus cumulatif, réitératif, ça "programme" en quelque sorte un véritable changement de paradigme intérieur?

Ce fut beaucoup mon pari. Sans cet espoir je n'aurais jamais traversé la moitié de la France pour aller aux réunions PM! Ce que je ne savais pas, ce que je ne sais toujours pas, c'est combien de temps ça va prendre. Je ne savais pas que ce serait si long. Et comme c'est tellement long, le moins que je puisse dire c'est que je doute :)
Beaucoup plus long que n'importe quoi d'autre dans la vie, presque plus long qu'élever des enfants! C'est fou quand on y pense, non?

L'autre chose qui m'intéresse beaucoup dans ce que tu expliques à travers ce pianiste c'est que c'est extrêmement concret. C'est le son, la sensation, c'est physique. (je pense depuis longtemps que c'est parce que c'est physique que ça [me] fait tellement peur). (je ne parle pas pour les autres bien sûr)
Du coup cette présentation du son et de la sensation comme une base, simple, confortable, accueillante, habitable, je trouve ça très attirant, très réconfortant.

Bref, de très intéressantes pistes de réflexion et d'expérimentation, merci beaucoup.

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Christof » lun. 06 juin, 2016 21:01

sylvie piano a écrit :À mon avis, si vous vous parlez avec autant de talent et à ce rythme en jouant....Il est clair que l'espace est occupé et qu'il n'y a pas une seconde pour une déconcentration !!!! :wink:
J'ai cité Kenny Werner. Je ne dis pas que je peux le faire (quoique...) :D

Avez-vous déjà assisté à l'un de ses concerts ?

Quelque chose qui va vous intéresser : je pense que Kenny Werner était un enfant " musicalement précoce" (c'est comme ça qu'on dit ?)

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Christof » lun. 06 juin, 2016 22:57

Oupsi a écrit :Si je mets ça en relation avec ce qui a été dit dans le fil sur le trac, penses-tu, Cristof, que cette expérience d'être dans l'espace ait une capacité d'expansion constante?.
Oui Oupsi, je le pense.


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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Christof » mar. 07 juin, 2016 16:05

Oh, merci ! Je ne savais pas que cette vidéo existait.

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par sylvie piano » mar. 07 juin, 2016 16:44

Passionnant même si certainement difficilement transposable parfaitement au piano classique. Je retiens plusieurs idées qui me confortent dans mon chemin. Travailler beaucoup pour créer l'espace. Écouter le son , non pas les notes (même si on doit les savoir parfaitement.) Les revisiter de l'intérieur, s' approprier le son, le sens en découle. Les visiter lentement, écouter le silence qui précède le son. Inclure son corps dans la sensation sonore. Créer l'espace et s'y complaire, ne plus s'en échapper.

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par pianojar » mar. 07 juin, 2016 17:04

Je vines d'écouter et j'allais faire la même remarque concernant le piano classique mais pour le reste c'est assez passionnant d'autant qu'il y met pas mal d'humour

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Christof » mar. 07 juin, 2016 20:09

sylvie piano a écrit :Passionnant même si certainement difficilement transposable parfaitement au piano classique. Je retiens plusieurs idées qui me confortent dans mon chemin. Travailler beaucoup pour créer l'espace. Écouter le son , non pas les notes (même si on doit les savoir parfaitement.) Les revisiter de l'intérieur, s' approprier le son, le sens en découle. Les visiter lentement, écouter le silence qui précède le son. Inclure son corps dans la sensation sonore. Créer l'espace et s'y complaire, ne plus s'en échapper.
Oui, c'est exactement cela. Et ce n'est plus la même dimension. Mais au moment où l'on joue (je veux dire devant le public), il n'y a rien à travailler pour créer l'espace. C'est déjà là. Il suffit de le convoquer, de se mouler dedans.

En fait (mais c'est juste mon avis), c'est exactement la même chose pour le classique et le jazz. Le jazz est bien sûr une liberté, mais en fait c'est une liberté contrainte. On ne fait pas n'importe quoi avec n'importe quoi. Il y a une base, un fil directeur. Et donc tout ce que dit Kenny Werner est transposable aussi dans la musique classique. Mais l'expliquer ici me prendrait des heures.

Pour ceux qui comprennent l'anglais, on peut trouver ici https://d.maxfile.ro/wsulxuumbi.pdf le texte du livre "Effortless Mastery". Bon, je ne sais si c'est un truc pirate... En tous cas, on le trouve (de mon côté, j'ai acheté le livre).

Le jazz et le classique sont deux musiques qui se respectent et qui s'aiment l'une l'autre.
Cela me fait penser à René Urtreger et Miles Davis en 1956, qui jouaient ensemble au Club Saint Germain. René Urtreger empruntait parfois la trompette de Miles, il en jouait pour le faire marrer, et ça marchait. Et puis, à un moment, il s'est mis au piano pour interpréter la Fantaisie-Impromptu de Chopin. Quand il a terminé, Miles pleurait, disant "Je me couperais un bras pour avoir écrit ça".
Modifié en dernier par Christof le sam. 20 août, 2016 15:53, modifié 1 fois.

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Message par JPS1827 » mar. 07 juin, 2016 22:20

Tu parles d'or Christof, mais…

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Message par Christof » mar. 07 juin, 2016 23:39

JPS1827 a écrit :Tu parles d'or Christof, mais…
Mais ?

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Message par Caralire » mer. 08 juin, 2016 9:38

There's a place for us...

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par bruno » jeu. 09 juin, 2016 10:03

Merci beaucoup Christophe pour ce partage.
Cette approche me parle beaucoup et pas seulement dans la pratique du Piano.
Il y a peu j'exprimais une frustration à mon professeur quant à ma difficulté à éliminer les fautes dans les morceaux simples que j'avais pourtant déjà pas mal travaillé.
Il m'a proposé une méthode intéressante que je retrouve dans l'approche de Kenny Werner.
Je dois poser mes mains sur les genoux, me concentrer sur la note ou la mesure (mais pas plus pour commencer) en utilisant toute les ressources du mental pour visualiser la musique et les gestes menant à cette musique. Une fois que j'ai «vu» mentalement ce que je voulais faire, j'oublie tout, je me détends et j'effectue le geste.
Après avoir lu le résumé de la méthode de Kenny Werner, je me dis que celle-ci permet de travailler l'apprentissage conscient dans la tête mais de jouer de la musique dans un espace (si possible) non pollué par les pensées parasites.

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Message par Naphta » ven. 17 juin, 2016 19:19

C'est quoi un "VAMP" chez Jarret ?
Sont-ce ses fameux ostinati terriblement groovy, ses rouleaux de basses ou médiums gospelisants ou quasi Reichiens ?

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par pianojar » ven. 17 juin, 2016 19:46

Je pense que Chrisof parle certaines de ses impros sur une main gauche quasi immuable
Par exemple
https://www.youtube.com/watch?v=xkL5fTYSKLs
Il a utilisé cette main gauche dans pas mal de bis dans ses concerts : celui-ci, Brême etc....

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Naphta » ven. 17 juin, 2016 19:57

Bien cool cette transcription.
Oui, un vamp c'est donc un ostinato.

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par JPS1827 » dim. 03 juil., 2016 17:23

Je re-viens sur ce fil pour au moins deux raisons : la première est que j’avais promis dans un MP à Christof une réponse plus élaborée que mon simple « mais… », la seconde étant qu’un membre du forum m’a soufflé que ce « mais… » aurait pu être mal interprété.

Ne pas se saborder avant de jouer : certes, mais il faut pour cela penser qu’on a une certaine légitimité pour jouer ; le pianiste classique amateur qui essaie de jouer une œuvre ne peut tirer sa légitimité que de ce qu’il pense pouvoir dire à travers l’œuvre, faire entendre sa voix, encore faut-il qu’il soit certain de l’utilité de la faire entendre.

La liberté, le fait de ne pas se juger pendant qu’on joue, cela découle également de la légitimité qu’on arrive à se donner.
Peut-être que le fait de « maîtriser une mesure » est un pas de géant vers l’atteinte d’une telle légitimité, je pense que c’est un des meilleurs conseils, arriver à se dire qu’on a donné sur cette mesure exactement le son qu’on désire, ce qu’on entend au plus profond de soi-même et qu’on souhaite faire entendre.

Je regrette profondément de ne pas avoir commencé le piano en apprenant le jazz et la variété, ou peut-être l’improvisation à l’orgue, qui me paraissent tous des moyens bien plus efficaces pour devenir un musicien, c’est à dire quelqu’un qui soit vraiment dans la musique, qui puisse compléter instantanément une mélodie avec quelques accords sans avoir à les chercher, ou qui puisse improviser une ou deux mesures en cas de trou de mémoire.

Dans l’ensemble la formation des apprentis pianistes classiques me paraît complètement paradoxale, on parle de jouer avec liberté tout en installant un carcan de plus en plus contraignant autour de l’élève, lequel aura tendance d’ailleurs à reproduire ce carcan quand il sera en situation d’enseigner ou d’expliquer quelque chose.

Donc, comment arriver à occuper un espace dans lequel on se sente à sa place ?

Pour moi la réponse est désormais assez claire, il s’agit d’être en situation de faire comprendre quelque chose à l’auditeur. Je me sens une légitimité qui m’autorise à mettre en œuvre les éléments cités par Christof en jouant Schönberg, une musique habituellement considérée comme « difficile », car j’ai l’impression de faire quelque chose pour la faire comprendre, et je suis effectivement dans un élément qui m’appartient ; ou un mouvement de sonate de Beethoven habituellement considéré comme ennuyeux, je sais qu’il faut s’attacher à le faire parler. De même en musique de chambre, j’ai l’impression qu’il est essentiel que ma partie soit comme un « révélateur » de la partie de violon ou de violon celle ou de flûte, et d’ailleurs c’est dans ce domaine qu’il m’est le plus facile, avec mes partenaires habituels, d’expérimenter le son de quelques accords, de passer longtemps sur une mesure. En revanche, il me paraît de plus en plus vain de vouloir faire dire quoi que ce soit « de plus » aux standards du grand répertoire, et de sortir de l'impression de "singer" quelque chose. Bien qu’on puisse être à son aise avec l’expression de certains compositeurs (je fais une énorme différence entre la musique qui me parle de près, et celle que je trouve magnifique mais qui restera toujours à une distance respectueuse), je ne vois pas comment on peut s’approprier vraiment cet espace-là, déjà abondamment occupé.

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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par arg » dim. 03 juil., 2016 17:50

Mais si tu as l'impression de singer quelque chose, alors tu ne peux plus jouer
JPS1827 a écrit :En revanche, il me paraît de plus en plus vain de vouloir faire dire quoi que ce soit « de plus » aux standards du grand répertoire, et de sortir de l'impression de "singer" quelque chose.
A la fois je perçois ce que tu veux dire, et je m'en démarque: il n'est pas besoin de chercher quelque chose à dire "de plus", mais plutôt le plaisir de faire entendre une interprétation parmi d'autres, qui ne sort pas forcément du lot, mais qui permet de partager une musique qu'on aime avec un public à qui on l'offre comme on peut, au mieux, là sur le moment et en direct, ce qui est très différent d'une interprétation magistrale enregistrée ou même en concert. Il me semble que ce qui valide ça ce sont justement les réactions du public: bien sûr en ce qui me concerne il n' y pas de quoi s'extasier, mais il me semble pouvoir, au moins par moments, faire plaisir, et faire découvrir. Et pas singer.

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Lee
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Re: Et plus vous le ferez, plus cet espace vous appartiendra

Message par Lee » dim. 03 juil., 2016 18:37

JPS, la première fois que j'ai entendu la 4ème ballade de Chopin, c'était ton enregistrement d'un concert. J'avais le sentiment fort que c'était la plus belle chose que j'ai jamais entendu de ma vie. Ce thème de sirène m'appellait et me hantait pendant des jours.

Oui c'était juste moi, petite pianiste profane...mais il ne faut pas renoncer à jouer les standards du grand repertoire. Quand j'entends une belle interprétation même d'une oeuvre que je connais bien et que j'aime, ça me touche toujours. Oublie les autres pianistes et le monde du piano, joue comme c'est neuf et le tien, et ça sera encore la plus belle chose jamais entendu pour quelqu'un pour quelques-uns, parce que tu es capable d'émouvoir tant.
Some of us think holding on makes us strong; but sometimes it is letting go. - Hermann Hesse

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