Lettre ouverte à votre ancien professeur

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Volga
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Volga » jeu. 19 mai, 2016 19:08

Oupsi a écrit :Voilà un message qui fait plaisir à lire, Volga! Bonne continuation, et bientôt peut-être te joindras-tu à nouveau à une réunion PM?
Merci Oupsi...eh oui depuis que je vais chez Sylvie (ma nouvelle prof), j'ai vraiment envie de vous rejoindre. Je guette l'occasion :D

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zende
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par zende » jeu. 19 mai, 2016 19:35

quel plaisir de lire Volga. Je suis ravie pour toi

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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Volga » jeu. 19 mai, 2016 19:41

zende a écrit :quel plaisir de lire Volga. Je suis ravie pour toi
Merci Zende...je serai ravie de te revoir, je me souviens bien de toi à Beuvray 2012.... C'était une belle expérience!

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Lee
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Lee » jeu. 19 mai, 2016 20:34

Je suis très heureuse pour toi, Volga ! Merci d'avoir partagé avec nous. Et j'espère aussi te voir bientôt...
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zende
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par zende » ven. 20 mai, 2016 9:59

oui, à Beuvray en 2017 pour de nouvelles expériences

Volga
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Volga » ven. 20 mai, 2016 12:28

...oui Beuvray 2017 -même si je ne pourrai pas y jouer Schubert car ça ne rentre pas dans le programme - ou/et une rencontre à Paris...j'y songe fortement :D

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Christof
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Christof » dim. 22 mai, 2016 18:57

Ce fil est magnifique, quelle merveille idée Lee !
Vos témoignages me touchent comme c'est pas possible, m'incitent aussi à me recueillir sur ma propre histoire. Savoir ce que j'écrirais si j'écrivais sur ce sujet.
Piano-panier, j'imagine que tu connais ce livre "Power Patate" : http://www.florenceservanschreiber.com/ ... er-patate/

C'est drôle parce qu'à l'inverse de vous tous, mes professeurs ont toujours joué devant moi, pour me faire sentir certaines choses. Si je devais écrire, il y en aurait à dire. Impossible de faire court. Tellement de personnes à remercier.
Tout d'abord ce médecin qui a dit à mes parents quand j'étais tout petit : ouh là, là, il a de toutes petites mains... Il faudrait qu'il joue d'un instrument de musique... Alors ce n'a pas été un problème, pas du tout une obligation pour moi. Parce que la première fois que j'ai vu un piano, c'était chez ma grand mère. C'était un vieux vieux piano droit, tout fatigué, cadre en bois, bien faux.. J'avais cinq ans je crois. Je me suis assis là, tant bien que mal, complètement ébahi de voir que lorsqu'on posait ses doigts, cela faisait des sons... J'ai passé là toute l'après-midi, mes doigts contre les vieilles touches d'ivoire, heureux comme un fou. Un crève coeur quand il a fallu partir.
Alors du coup on s'est dit que ce serait bien pour moi le piano... pour mes mains.

Cela a duré pas mal de temps comme ça, le rituel chez ma grand mère, et à chaque fois on ne pouvait plus me décoller du piano. Si bien qu'un jour (je pense que c'était un an plus tard), ma grand mère a laissé le piano venir s'installer chez moi, avec, dans le trousseau, le nom d'une prof à aller voir : Madame Guédamour...
Ma grand-mère, on aurait cru quelqu'un du XIXème siècle. Mais c'était rien à côté de madame Guédamour. SI je devais écrire à cette dernière, je la remercierai tout d'abord d'avoir pu pénétrer chez elle. Parce qu'elle habitait juste à côté de la maison de Georges Méliès (dont mon père m'avait souvent parlé). Dommage cette maison a été détruite depuis. Comment a-t-on pu laisser détruire ce joyau, lieu d'histoire ? Alors voilà, de son jardin, je pouvais entrapercevoir un bout du jardin de ce prestidigitateur des images et cela me faisait rêver.
Je la remercierais aussi de m'avoir fait découvrir qu'il existait des pianos à queue (elle avait un crapaud), et surtout, de m'avoir tapé sur les doigts dès la deuxième leçon (vous savez le truc où l'on vous met une pièce sur le dos de la main, qui ne doit pas tomber... et si elle tombe... malheur à vous.)
Je la remercierais parce que je n'ai plus du tout voulu y retourner... me disant qu'il fallait que je me débrouille tout seul.
Je n'arrêtais pas de jouer.. essayant de retrouver les airs que j'aimais, essayant aussi d'en faire quelque chose. Je la remercierais parce que je sais que c'est cela qui m'a développé l'oreille. Qui m'a donné aussi une espèce d'approche qui faisait que je n'ai jamais eu peur du piano. Un terrain de liberté. J'ai fait ça pendant des années et des années... Sont passés par là les morceaux des Beatles, des Stones, des Moody Blues, Simon and Garfunkel et autres Elton John, CSN&Y dont je relevais les morceaux qui me plaisaient à l'oreille... Vous savez.. Lady Madonna, Martha my dear, For no One, Hey Jude, Let it be... Ruby Tuesday... Night in white satin, Like a bridge troubled water, Sorry seems to be the hardest word, Don't let it bring you down (version du disque After the gold Rush), After the Gold Rush... et peut-être une centaine d'autres... et puis j'adorais écouter Fats Waller... Et tout le ragtime, dont j'ai appris à "faire la pompe".
Dans le lot, il faut aussi remercier ma grand mère, parce que le piano, il ne tenait pas l'accord (les chevilles qui flottaient un peu trop dans le bois). J'ai acheté une clé pour accorder et j'y passais des heures... Il restait un peu juste un quart d'heure et puis tout était à refaire : cela m'a donné le goût de l'effort.
J'ai quand même refait un petit passage avec une autre prof, mais qui ne m'a pas donné le goût. Mais bon, j'ai pu travailler du Czerny, Hanon, des sonatines... Mais là aussi j'ai très vite quitté...

Et alors est arrivé ce disque : le Köln concert de Keith Jarrett. Je suis tombé fou de la quatrième face : Memories of tomorrow https://www.youtube.com/watch?v=plHspS6JlG4. J'ai mis plus de 6 mois à le relever (faisant jouer surtout ma mémoire et des signes cabalistiques de mon cru) ... Sauf que j'étais bien avancé, parce que si j'avais une bonne oreille, j'avais une technique bac - 12, et c'était impossible pour moi de jouer ses phrases rapides... Et ce morceau, je voulais tellement le jouer. Je n'avais jamais entendu quelque chose de tel auparavant.
Alors là, j'ai pris les grands moyens et me suis inscrit au conservatoire national de région de Montreuil. J'avais 18 ans.
On y prenait les adultes, mais il fallait faire un an de solfège avant de pouvoir entrer en classe de piano. Et c'est là que je veux remercier ma prof de solfège... Il faut imaginer la scène... A l'époque il n'y avait pas de classe "adulte" proprement dite. Alors au solfège, j'ai démarré à zéro.. J'étais avec des tous petits... mais bon, au bout d'à peine une semaine, comme j'avais bon, j'ai sauté une classe. Et là, j'y suis resté 1 mois, et puis j'ai encore sauté une classe... et je suis arrivé dans la classe de madame ... (je ne me souviens plus de son nom, hélas). Et elle n'a pas voulu se plier à la règle qu'il fallait attendre encore avant que je puisse commencer à jouer du piano... Je me rappellerais toujours de son geste, me prenant après un cours par la main, me disant "viens, on va tenter un truc"... Alors on est monté au quatrième étage, dans la classe de Monsieur RIchard. Elle a plaidé ma cause, d'une façon incroyable. Alors monsieur RIchard m'a fait assoir devant le piano, me demandant de lui jouer quelque chose. C'était un beau Steinway quart de queue. Je crois que j'ai joué un truc d'Elton John. Pendant cela, il n'arrêtait pas de donner des petits coups sur mes coudes...
Il a accepté de me prendre tout de suite dans sa classe à une seule condition : que j'accepte de reprendre avec lui tout à zéro. Parce ce que rien n'y était : pas de poids de bras, aucune "technique"... Si je pouvais lui écrire maintenant, je le remercierais de nouveau pour tous les moments merveilleux que j'ai passés avec lui, de m'avoir permis aussi d'assister après mon cours, à celui qu'il donnait à son élève la plus avancée (avec son accord), qui préparait le conservatoire de Paris. Une vraie merveille les discussions qu'ils avaient à propos des oeuvres. Une merveille aussi quand il se mettait au piano, juste pour montrer une petit chose. Le son qu'il avait !!! Et moi, j'étais comme une éponge.
Je le remercierais de cette phrase qu'il a eue alors que j'avais passé l'examen de fin d'année (au conservatoire on était obligé) et que je me suis étalé pendant le deuxième morceau (la quatrième invention de Bach). Au début cela avait bien commencé, puis au moment de jouer la quatrième invention s'est passé pour moi quelque chose de déstabilisant. J'étais là, et je regardais jouer mes doigts, qui jouaient tout seul. Le fait d'y attacher de l'importance, de me dire que ce n'était pas normal, a fait que cela a commencé à partir en quenouille. Puis grand blanc... alors j'ai improvisé pendant au moins quatre mesures un truc, un peu dans le style, pour essayer de rattraper le fil en route, de me raccrocher à une branche. J'ai mis cela sur le compte du trac.
Le retrouvant plus tard, après être sorti de la scène, il m'a dit : "tu sais, il n'y a que les musiciens sans talent qui n'ont jamais le trac. Ce que tu as joué était superbe".
Je le remercierais aussi, de sa réaction, le jour où je lui ai amené une partition des suites canadiennes d'Oscar Peterson, en lui disant que j'aimerais la jouer (j'étais un peu dans mes petits souliers... d'oser lui apporter quelque chose qui n'était pas du "classique"). Il s'est installé, à commencé à déchiffrer à vue, jouant cela merveilleusement me disant : "mais qu'est ce que c'est bien écrit !!!), comme une merveilleuse découverte pour lui. "Je l'emporte avec moi, comme ça, je vais t'écrire tous les doigtés.. Et si tu veux, viens me voir tel jour au conservatoire de Bobigny (il en était le directeur, outre être prof aussi dans le conservatoire de Montreuil), on regardera cela ensemble". C'était un énorme privilège de venir chez-lui. Il habitait tout l'étage en haut du conservatoire. C'était immense. Il avait plusieurs piano à queue, des pianos qu'on lui avait offerts... Avant d'être prof, il avait été un grand concertiste, avait dû arrêter après avoir eu un accident de voiture qui lui avait emporté le bas de la jambe gauche, remplacé par une prothèse. Il avait travaillé tout le recueil des suites. M'en a joué une en me montrant le plaisir qu'il avait à le faire, swinguant comme un malade... Comme pour me dire : j'ai bien compris ce que tu aimais par dessus-tout, et c'est une merveilleuse musique, aussi valable que n'importe quel auteur classique.
Je le remercierais aussi, de m'avoir dit, après deux ans de ses cours : "Christophe, il faut que tu te sauves d'ici. Ton truc c'est le jazz. Trouve-toi un bon professeur. Je suis heureux, je t'ai remis sur de bons rails. Et puis, rien ne t'empêche de revenir au classique plus tard." "Surtout, ne perds pas de temps".

La suite une autre fois...
Christof
Modifié en dernier par Christof le sam. 28 mai, 2016 0:53, modifié 1 fois.

Julien84
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Julien84 » dim. 22 mai, 2016 23:17

Christof a écrit :La suite une autre fois...
Christof
Ah oui, parce que tu nous as mis l'eau à la bouche là :wink:

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Oupsi
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Oupsi » lun. 23 mai, 2016 0:44

Beau récit, belles rencontres musicales. Vivement la suite =D>

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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Moderato Cantabile » lun. 23 mai, 2016 10:20

Quelle belle histoire ! et tellement bien racontée ! Merci Christof . :D
"Il faut que cela soit si gai , si gai , que l'on ait envie de fondre en larmes ."

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Lee
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Lee » lun. 23 mai, 2016 10:23

Je rejoins le public dans ses éloges. Encore, encore ! =D>
“Wrong doesn't become right just because it's accepted by a majority.” - Booker Washington

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Okay
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Okay » lun. 23 mai, 2016 10:37

Très sympathique et vivant, merci pour le partage Christof. Quelle belle ouverture de la part de ton prof, j'imagine que ça doit bien rarement se passer ainsi...
Et tu as réussi à me donner envie d'essayer d'écouter ce fameux Köln concert ...

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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par pianojar » lun. 23 mai, 2016 11:34

Okay a écrit : Et tu as réussi à me donner envie d'essayer d'écouter ce fameux Köln concert ...
Enfin ! :mrgreen:

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BM607
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par BM607 » lun. 23 mai, 2016 14:51

Christof a écrit :.... Don't let it bring you down (version du disque After the gold Rush), After the Gold Rush...
Oh, un homme de goût.

BM
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S. Haffner, Histoire d’un Allemand

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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par pianojar » lun. 23 mai, 2016 15:01

BM607 a écrit :
Christof a écrit :.... Don't let it bring you down (version du disque After the gold Rush), After the Gold Rush...
Oh, un homme de goût.

BM
Ma foi un album qui avec Harvest se doit de figurer dans toute discothèque digne de ce nom :wink:

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Christof
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Christof » lun. 23 mai, 2016 18:28

La suite...

Episode précédent : "Christophe, il faut que tu te sauves d'ici.... "

Je savais qu'il avait raison...
mais c'était une déchirure, et je pense que pour lui aussi. Il avait certainement encore tellement de choses à m'apprendre.
Je voudrais aussi le remercier de sa grande franchise : la première fois qu'on s'est vus, il a regardé ma main, il m'a dit tout de suite : "tu ne seras jamais concertiste... Tu pourras jouer et te faire plaisir, faire plaisir aux autres, mais jamais tu ne seras concertiste".
Il faut vous dire que tout petit déjà (c'était même avant que le médecin dise "oh, il a de petites mains"), je n'ai rien trouvé de mieux que de laisser ma main droite traîner un peu derrière moi en rentrant dans l’ascenseur. Vous savez, le style d'ascenseur avec une porte bien lourde qu'il faut tirer et qui se referme assez vite... J'étais juste derrière ma mère, des gens étaient déjà dedans. La porte s'est refermée... Et arrivé au sixième, quand on a voulu descendre, c'est là qu'il y a eu de l'affolage. Par terre, il y avait pas mal de sang... En fait, c'était la dernière phalange de mon majeur qui y était passée, elle n'avait même pas pris les escaliers mais préféré rester sagement au rez de chaussée je ne sais pas trop où.

En fait, je n'avais rien senti, et c'est certainement quand j'ai vu l'affolement dans les yeux de tous que j'ai commencé à pleurer (enfin, je vous dis ça, je ne m'en rappelle pas... on me l'a raconté). C'était un peu dans l'ancien temps... Maintenant, y'aurait eu bien sûr une futée ou un futé qui, équipé(e) de son courage et bravant l'appréhension, serait parti(e) daredare à la pêche du bout de doigt, et l'ayant ferré, le placer délicatement dans un torchon, puis dans la glace... Mais c'était l'ancien temps (en 1958) et personne n'y a pensé.

Mais finalement, dans sa grande bonté, dame nature a tout prévu. D'ailleurs je crois bien que cela a fait l'objet d'une publication dans les journaux médicaux à l'époque : parce que figurez-vous que si vous vous coupez une phalange avant l'âge de plus ou moins 18 mois, eh ben, le doigt il sait qu'il en manque un bout et il va tout essayer pour refaire le truc. Après 18 mois, c'est foutu (cela doit venir du fait qu'avant 18 mois, certaines cellules sont encore pluripotentes ? ou multipotentes). Enfin bref, après passage aux urgences, il fallait revenir les visiter plusieurs fois. Et c'est là qu'ils ont vu que ça repoussait... Ils n'avaient jamais vu ça.
Enfin repousser, c'est quand même un bien grand mot. Le doigt, il a fait ce qu'il a pu. Il a refait un bout de phalange et d'ongle, mais un ongle qui a un peu "foiré", recouvrant pas mal la pulpe du doigt. Du coup, j'ai le majeur de la même taille que l'index, avec un ongle qui joue à touche touche avec les touches...
Autre chose bizarre, ce doit être les connexions dans mon cerveau... Parce que voyez-vous, à cause de ça, j'ai été un droitier contrarié... (vachement rare). Au départ, j'étais droitier, mais comme j'avais un gros pansement au doigt pendant plusieurs mois, j'ai commencé à tout faire de la main gauche, et ça m'est resté.
Peut-être que sans cela, je n'aurais jamais eu de bonne main gauche au piano ?

Bon, cette digression, c'est un peu pour expliquer que c'est peut-être aussi cela (pas le fait que j'ai une bonne main gauche, mais un ongle gênant) qui a aussi joué dans la balance quand Monsieur Richard m'a dit "sauve toi d'ici".
Django, lui, il lui a bien manqué deux doigts... Il a fait du jazz !
Alors peut-être que moi, avec un bout de phalange en moins, c'était aussi pour faire du jazz... Une espèce de prédestination en somme.

Alors voilà, j'arrive à l'instant crucial ou j'ai peut-être été définitivement perdu pour le classique : ce fameux jour de mon premier cours dans une école de Jazz, le CIM.
Et là, c'est encore un coup de bol. Je pense que tous les profs de piano étaient bons, mais je suis tombé je pense sur celui qui me correspondait. Vous savez, il y a des instants de grâce dans la vie, où il y a la bonne rencontre : juste avant, ce n'aurait pas été forcément ça... Juste après, trop tard.. Non, là, c'est juste bien. Parce qu'après l'épisode Keith Jarrett, j'avais commencé à vouloir en savoir beaucoup plus sur le jazz, je me suis mis à écouter des trucs, des trucs et des machins et là pour relever les accords, c'était super coton. J'y comprenais rien. J'avais beau avoir une bonne oreille, lorsqu'on vous balance un Ré 7 9b 9# 13b dans les gencives (MG : Ré Fa# (juste au dessus du ré - c'est une exception par rapport à ce que j'expliquais dans un autre fil sur le fait que la tierce se trouvait "toujours" à une dixième de la basse) do ; MD : mib, fa, lab, do), impossible de distinguer (enfin moi à l'époque) de quoi il retourne. En fait, dans cette école, je m'y était inscrit en payant l'année (c'était moins cher si on payait à l'année), mais il m'a fallu juste un cours pour tout comprendre. Enfin, par tout comprendre, je veux dire comment on lisait les grilles, comment marchaient les accords, comment on les répartissait), et surtout comprendre qu'avec ce cours, j'en avais pour des années.. Et là, c'est Patrice Galas (voir https://www.youtube.com/watch?v=h6LzGqb3Iww et https://www.youtube.com/watch?v=Md_IXUMiOn0 ), le prof qu'on m'avait assigné, que je veux remercier (d'ailleurs il le sait, car on s'est revus souvent, dans des boîtes de jazz. La dernière fois c'était il y a un an). Ce cours a été pour moi la révélation des révélations. Bon, il faut dire qu'en accords, je m'y connaissais quand même un peu (merci aux Beatles, Neil Young, Emerson Like and Palmer et consorts...) et donc ce qu'il m'a expliqué, c'est venu nourrir directement toutes mes fibres, liqueur magique bue par une plante assoiffée. Trésor rare, ne pas en laisser une seule goutte tomber par terre. Voilà ce que je voulais dire quand je parlais du moment opportun... J'étais juste prêt. Il suffisait de me dire, de me montrer (il a suffit d'une demi-heure) et c'était là. Une ouverture incroyable, une liberté sans nom. Désormais, je savais que je saurai retrouver à peu près n'importe quel accord que j'entendais dans un disque. Parce que j'avais vraiment compris, grâce à lui, comment cela fonctionnait. Un pédagogue hors pair (enfin, pour moi. Peut-être qu'avec d'autres élèves, c'était différent pour eux ?).

Tout cela s'est passé devant le thème "Autumn leaves" (les feuilles mortes - de Kosma et Prévert, devenu standard de jazz). Une grille, les accords écrit au dessus, juste le thème sur une portée en clé de sol... Et avec ça, chacun peut en faire très vite ce qu'il veut (bon, très vite, cela veut dire quand même pas mal de travail. Mais c'est cela qui est fascinant : autant de pianistes, autant de versions différentes (mais bon là, il faudra que j'explique dans le fil viewtopic.php?f=1&t=17299 : parce qu'on joue au piano différemment si on est en groupe ou tout seul, on se sert du fait qu'on a un bassiste et on ne fait pas ses accords de la même façon..). Une liberté contrainte. Trouver son propre style).
Par exemple, voici ce qu'en a fait Keith Jarrett : https://www.youtube.com/watch?v=61aoTlpTqpQ
Bill Evans https://www.youtube.com/watch?v=Hx7X9kGE56U
Oscar Peterson : https://www.youtube.com/watch?v=MLn3YHeeaKc
Erroll Garner : https://www.youtube.com/watch?v=PZ_si4imwac
Amad Jamal : https://www.youtube.com/watch?v=vttrJskBF38
Mc Coy Tyner : https://www.youtube.com/watch?v=_eRbNkEUkkk
Martial Solal : https://www.youtube.com/watch?v=mrfjTQvJKlU
Kenny Werner : https://www.youtube.com/watch?v=q8YLjHTZEtc
Herbie Hancock https://www.youtube.com/watch?v=eU6swznIDoo
Kenny Baron : https://vk.com/video-776443_166555503?l ... b8f55f2cfa
Gonzalo Rubabalcaya : https://www.youtube.com/watch?v=DsKBnkI_6Tk
Michel Pettruciani https://www.youtube.com/watch?v=WU-FY3U4u-8
(et encore tout cela ne sont que des versions au piano (avec contrebasse et batterie ou solo)... C'est intéressant aussi d'écouter d'autres instruments jouer ce thème : des saxophonistes https://www.youtube.com/watch?v=YKANToc0SeM, des trompettistes https://www.youtube.com/watch?v=dsp5OASh7bg, des vibraphones https://www.youtube.com/watch?v=OjXXo3oUDXk, accordéon https://www.youtube.com/watch?v=OjXXo3oUDXk , des clarinettes basses, etc.)

Sorti du cours, j'avais les clés. Tous les thèmes de jazz pouvaient m'appartenir, tout ceux que j'aime. Et cela ne pouvant s'obtenir que par mon engagement dans le thème, la propre recherche de mes sons, de mon phrasé, de mes accords (il existe pleins de finesses, en fait, on peut jouer n'importe quel accord sur n'importe quelle note, mais ça, il me faudra des années pour le comprendre... et aussi passer par une master class de Kenny Werner... ). Mais n'allons pas trop vite...
En tous cas, tout ce que j'avais fait avant allait bien me servir.
Rentré chez-moi après le cours avec Patrice, je me suis plongé dans Autumn leaves...

La suite bientôt
Christof
Modifié en dernier par Christof le sam. 28 mai, 2016 1:24, modifié 1 fois.

Line-Marie

Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Line-Marie » mer. 25 mai, 2016 17:29

ah quelle belle histoire ! :D

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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Midas » ven. 27 mai, 2016 20:51

C'est une très belle histoire, en effet, passionnante, même! Et doublement pour moi, qui suis passionné d'anatomie comparée des vertébrés et qui découvre que les mammifères -et l'homme!- ont des facultés de régénération que je ne soupçonnais pas! Il ne me serait jamais venu à l'idée qu'un doigt pouvait repousser, même chez un nouveau-né, c'est une faculté propre aux amphibiens ou, en partie, aux poissons osseux (les nageoires, mais à condition que la base soit intacte). Même les lézards ne régénérent pas vraiment leur queue quand ils la coupent: le moignon qui repousse est une fausse queue.

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Presto
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Presto » sam. 28 mai, 2016 21:12

Ben, chapeau ! C'est beau le piano !
"Vivi felice" Domenico Scarlatti

Gracou
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Re: Lettre ouverte à votre ancien professeur

Message par Gracou » sam. 28 mai, 2016 21:37

Vivement le tome 3! :wink:
La différence entre un fou et moi, c'est que je ne suis pas fou. Salvador Dali.

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