LA TESSITURE
Moins de cinq octaves
Selon l'inventaire des instruments de Ferdinand de Médicis, établi
en 1700, le premier piano à queue conçu par Cristofori possédait 49 touches
allant de do1 à do5. Les témoins conservés,
construits par Cristofori, corroborent cette description: ils possèdent
un ambitus de quatre octaves complètes.
Dans les années suivantes, la tessiture va progressivement s'étendre comme
l’illustre, par exemple, le pianoforte de Gottfried Silbermann daté de
1745 environ dans lequel elle s'étend de fa-1 à ré5,
soit quatre octaves et une sixte.
Cinq Octaves
A partir de 1775 environ, on constate une uniformisation de la
tessiture des pianoforte. Les instruments de l'époque classique sont munis
d'un clavier de cinq octaves, de fa-1 Ã fa5,
quelle que soit leur origine. Les seules exceptions à cette norme sont,
parmi les instruments observés, le pianoforte d'Anton Walter, fabriqué
à Vienne vers 1785 et celui de Pascal Taskin, fabriqué à Paris en 1788,
qui s'étendent tous deux jusqu'au sol5.
Cinq octaves et demie
Les premiers pianos à queue de cinq octaves et demie, auraient
été fabriqués par la firme londonienne Broadwood dès 1790. Le plus ancien
témoin que nous avons pu observer, possédant un ambitus accru d'une quinte
dans le registre aigu, est un pianoforte de John Broadwood & Son daté
de 1794. A partir de cette date, l'étendue de fa-1 Ã
do6 se généralise, du moins dans la facture anglaise
et française. Elle constitue l'ambitus standard jusqu'en 1808 environ.
Les instruments provenant des centres de facture allemande ou autrichienne
semblent se cantonner dans un ambitus plus restreint de cinq octaves et
une seconde ou de cinq octaves et une tierce.
Six octaves
Le clavier de six octaves devient usuel à partir de 1808 bien
que quelques pianos à queue de cette étendue soient antérieurs à cette
date. Les Anglais élargissent la tessiture dans le registre grave, obtenant
donc un instrument allant de do-1 Ã do6
alors que les Allemands et les Autrichiens accroissent le clavier dans
l'aigu de fa-1 à fa6! Cette différence
ne s'applique qu'aux pianos à queue. Remarquons également que la firme
Erard, représentative de la facture française, suit le modèle allemand
ou viennois en ce qui concerne la tessiture des instruments, alors qu'au
niveau des mécaniques, elle suit la facture anglaise.
Plus de six octaves
Les pianos à queue de six octaves et demie datent, en dehors des
prototypes, des années 1820. Mais il ne faut pas, bien entendu, "
céder à la vision simplificatrice considérant que l'apparition d'une tessiture
plus grande efface des modèles à l'étendue plus restreinte ". En
fait, de 1820 à 1850, il n'y a pas réellement d'étendue standardisée.
Le plus récent témoin de six octaves observé est l'instrument de N. Streicher
& Sohn, fabriqué à Vienne en 1828, plus récent témoin si l'on excepte
trois pianoforte anglais " semi-grands ", précurseurs des quart-queues
actuels: celui de John Broadwood & Sons de c. 1838 et ceux de Robert
Wornum de c. 1835 et 1837. Ces trois pianos à queue s'étendent de fa-1
à fa6.
Six octaves et une seconde
Il semble que ce soient exclusivement des instruments viennois
qui présentent une étendue de six octaves et une seconde, de fa-1
à sol6.
Six octaves et une quarte
Plusieurs pianos à queue viennois datés de 1815 à 1825 ainsi que
des pianos à queue anglais, français et belge datés de 1822 à 1840 présentent
un ambitus de six octaves et une quarte, de do-1 Ã fa6.
Six octaves et une quinte
Nous avons relevé une vingtaine de pianoforte d'une tessiture
de six octaves et une quinte, de do-1 Ã sol6,
ce qui équivaut à six octaves et une quinte. Il s'agit d’instruments viennois
datés en majorité de 1825 à 1840, de deux pianoforte de Leipzig construits
respectivement aux environs de 1847 et 1848, et des pianoforte de la firme
Pleyel postérieurs à 1831. Aucun instrument anglais ne possède d'étendue
de six octaves et une quinte.
Six octaves et une sixte
La tessiture de six octaves et une sixte, de do-1
à la6, semble caractériser des pianos queue viennois
et berlinois de 1830 Ã 1845 environ.
Sept octaves
Enfin, les pianos à queue d'une étendue de sept octaves sont tous
postérieurs à 1845. Cette tessiture couvre, dans la majorité des cas,
l'ambitus de la-2 Ã la6.
LES CORDES
Disposition des cordes
Dans les premiers pianos à queue, les cordes sont parallèles les
unes aux autres. Le plus ancien piano à queue à cordes croisées n'est
breveté qu'en décembre 1859 par la firme Steinway aux Etats-Unis, quoique
plusieurs tentatives aient été faites dés le début du XIXè siècle en faveur
de cette disposition. Le montage à cordes croisées possède l'avantage,
notamment, de permettre l'utilisation de cordes plus longues.
Fixation des cordes
Les cordes sont attachées d'une part aux chevilles, fixées dans
le sommier des chevilles, placé transversalement à l'avant de l’instrument,
d'autre part aux pointes d'accroche fixées dans le sommier des pointes
situé le long de la queue et de la courbe de la caisse. Différents systèmes
de fixation des cordes ont été imaginés. Dans les plus vieux témoins,
les cordes sont montées séparément, c'est-à -dire que chaque corde est
enroulée autour d'une cheville et nouée par une bouclette à une pointe
d'accroche. Au moyen de ce procédé, il est difficile de déterminer avec
précision une longueur et une tension identiques pour deux cordes d'un
même choeur qui doivent, bien entendu, être accordées à l'unisson. De
plus, la bouclette est susceptible de se défaire. Pascal Taskin semble
avoir été le premier facteur à utiliser une seule corde de longueur double
par note, grâce à l'emploi en 1787 de cheville métallique en forme de
" U ". Mais ce procédé est trop coûteux pour être rentable.
En 1827, James Stewart fait breveter un système qui constitue la base
du cordage moderne et qui est désigné par les termes de " montage
à cheval ". Comme Pascal Taskin, il utilise une corde de longueur
double à la place de deux cordes à l'unisson. Cette corde passe autour
de la pointe d'accroche, et ses deux extrémités sont respectivement enroulées
autour de deux chevilles différentes. Ce type de montage, quoique avantageux
financièrement et matériellement, n'est adopté d'abord que par certains
facteurs comme Clementi et Collard. La firme Broadwood reste fidèle au
montage en cordes séparées jusqu'en 1850.
La longueur vibrante des cordes est délimitée d'une part par le chevalet,
d'autre part par le sillet. Or, dans un piano à queue, les marteaux attaquent
les corde en dessous, près du sillet. Un choc trop puissant du marteau
risque de les déplacer du sillet, ce qui entraîne bien entendu un désaccord.
Afin de remédier à cet inconvénient, Sébastien Erard invente l'agrafe
en 1808. Il s'agit d'une petite pièce métallique percée d'autant de trous
qu'il y a de cordes par touche; elle est placée devant les chevilles mais
à un niveau plus bas. L'agrafe remplit trois fonctions: elle empêche tout
déplacement des cordes provoqué par le choc des marteaux; elle détermine
l'une des extrémités de la longueur vibrante des cordes et remplace donc
le sillet; enfin, elle permet de déterminer avec précision l'axe que doit
suivre la corde vers le chevalet. En 1838, Pierre Erard, neveu de Sébastien
Erard, dépose un brevet pour une barre harmonique. Sorte d'agrafe continue
pour les notes du registre aigu, la barre harmonique, sous laquelle passent
les cordes avant de s'enrouler autour des chevilles, répond aux mêmes
fonctions. La barre harmonique est perfectionnée par Antoine Bord à Paris
en 1843 sous le nom de capo tasto. Mais une fois de plus, on constate
que les autres facteurs n'adoptent ces différentes innovations que nettement
plus tardivement.
Cordes blanches - Cordes filées
Les cordes du registre grave d'un piano sont non seulement plus
longues que celles du registre aigu, mais également de diamètre plus important.
Accroître le diamètre d'une corde ne peut toutefois se faire que dans
une certaine mesure. Une corde trop grosse acquiert plus de rigidité.
Or, le manque d'élasticité et la rigidité nuisent non seulement aux vibrations
transversales de la corde mais aussi aux vibrations longitudinales et
de torsion qui sont déterminantes au niveau de la qualité du timbre d'une
corde, puisqu'elles régissent Ies partiels du son fondamental. C'est pour
éviter ces inconvénient que les facteurs imaginèrent de filer les cordes
du registre grave, obtenant de cette façon des cordes lourdes mais souples.
Il est toutefois difficile de déterminer avec exactitude à partir de quelle
date les cordes des pianos a queue sont filées. Le plus ancien témoin
que nous avons personnellement observé est le pianoforte d'Erard de 1812
qui est tricorde sur toute l'étendue à l'exception des trois premiers
choeurs qui possèdent respectivement deux cordes filées. Mais ces cordes
étaient-elles, dès l'origine, filées ou est-ce un ajout postérieur ? Selon
C.F. Colt, la firme Broadwood n'utilise des cordes filées qu'après 1819.
Cela se vérifie dans le piano à queue de 1822 dont les six premiers choeurs
bicordes sont filés. Le plus vieux témoin provenant des régions austro-allemandes
et possédant des cordes filées est le pianoforte de Joseph Dohnal, construit
à Vienne vers 1825-1830. L'emploi des cordes filées semble se généraliser
rapidement dans le deuxième quart du XIXè siècle.
Augmentation du nombre de cordes et renforcement de la caisse
L'instrument de Cristofori de 1726, conservé à Leipzig, est bicorde
sur toute l’étendue (do-1- do5), c'est-à -dire
que chaque marteau frappe deux cordes à l'unisson. Le pianoforte de Gottfried
Silbermann de 1745 environ est bicorde également, puisque copié sur l'instrument
de Cristofori. Si l'on observe les pianoforte de la période classique,
on constate des divergences importantes entre les grands centres de facture.
Prenons comme exemple le pianoforte de Johann Schmidt, daté de 1788, et
originaire de Salzbourg. Comme tous les instruments d'origine autrichienne
et allemande, il est bicorde sur toute l'étendue à l'exception des trois
notes les plus aiguës qui sont tricordes. Par contre, les pianos à queue
anglais de l'époque classique sont tricordes sur toute l'étendue, comme
l'illustre par exemple le piano à queue de John Broadwood & Son de
1794. Le volume sonore d'un pianoforte anglais est donc supérieur à celui
d'un instrument bicorde d'Europe centrale, mais la tension exercée sur
la caisse est aussi plus importante. Or dans un piano à queue, les marteaux
frappent les cordes dans l'espace ménagé entre le sommier et la table
d'harmonie. Cette " espace " constitue donc une région fragile
de l’instrument. Les cordes sont tendues nous l'avons vu, d'une part entre
les chevilles placées derrière le clavier, d'autre part entre les pointes
d'accroche fixées le long de la courbe. La tension tend donc à rapprocher
la table d'harmonie du sommier des chevilles. Vu le surplus de tension,
dû à l'adjonction d'une troisième corde par choeur, les facteurs anglais
se sont vus dans l'obligation de trouver un moyen pour consolider l'instrument.
Afin de maintenir l'écartement entre le sommier et la table d'harmonie,
ils ont place des pièces métalliques en forme d'arc ou de demi-cercle.
Ces pièces sont fixées d'une part dans le sommier des chevilles, d'autre
part à la traverse de barrage (belly rail), tirant placé à l'avant
de la table d’harmonie, dans le sens de la largeur. Ces pièces sont fort
justement désignées en anglais par les termes d'iron gap-stretchers.
En, français, suivant le conseil du facteur de piano Claude Kelecom, convenons
de les qualifier d' " arceaux métalliques ". Le plus ancien
témoin connu dont la caisse est renforcée de cette façon est le piano
à queue d'Americus Backers de 1772, conservé dans la collection Russel
à l'Université d'Edimbourg. Les arceaux métalliques, au nombre de trois
à six, sont donc utilisés dès les débuts de la facture anglaise et jusqu’en
1825 environ. La firme Erard, dont les instruments sont également tricordes,
adopte cette technique de consolidation de la caisse. Par contre aucun
piano forte allemand ou autrichien ne possède d'arceaux métalliques; ils
sont parfois muni. d'une à deux petites barres de renforcement, qui ne
sont pas en forme d'arc mais sont rectilignes. En bois ou en fer ces barres
sont placées sous les cordes, entre le sommier et la traverse de barrage.
Elles ne sont donc pas visibles extérieurement.
Pendant la première moitié du XIXè siècle, les facteurs (répondant par
ailleurs à la demande des musiciens) vont tenter de réaliser des instruments
d'un plus grand ambitus et d'une plus grande puissance sonore. A partir
des années 1808, un piano à queue de six octaves constitue le type courant.
Or l'accroissement du clavier équivaut à une augmentation du nombre de
cordes, ce qui signifie donc une intensification de la tension exercée
par les cordes sur la caisse. Si l'on observe le Broadwood & Sons
de 1810, on constate que le clavier s'étend de do-1
à do6. L’instrument est toujours tricorde. Il possède
cinq arceaux métalliques. Il n'y a donc pas, proportionnellement au surplus
de tension dû à l'ajout d'une quarte dans le registre grave, de nouveau
moyen adéquat de renforcement de la caisse. Ceci explique les déformations
que ces instruments subissaient au cours des années, et plus particulièrement
le gauchissement de la joue visible sur de nombreux témoins anglais de
cette époque. Si l'on observe un témoin viennois de la même époque, par
exemple le Johann Fritz de 1816, on constate que possédant un clavier
de six octaves, de fa-1 Ã fa6, il
est tricorde sur toute l'étendue excepté dans le registre grave. Le nombre
de choeurs tricordes a augmenté puisqu'un pianoforte viennois du XVIIIè
siècle ne possédait que les quelques notes supérieures du registre aigu
tricordes. La profondeur de la caisse est toutefois plus importante que
celle d'un instrument anglais, ce qui tend à prouver que le barrage interne
est lui aussi plus considérable que celui d'un instrument anglais.
Vu les problèmes posés par un instrument de six octaves, l'accroissement
supplémentaire du clavier dans les années 1820 a obligé les facteurs Ã
recourir à l'utilisation de métal; et ce, malgré leur aversion pour ce
matériau considéré comme nuisible au timbre de l'instrument. La caisse
du piano à queue de John Broadwood & Sons de 1822 est renforcée par
deux barres métalliques, qui prolongent deux des cinq arceaux métalliques.
Ces barres sont placées longitudinalement aux cordes et fixées dans le
sommier des chevilles, d'une part, et dans le sommier des pointes, d'autre
part. Bien que la firme Broadwood prétende en avoir utilisées dès 1808,
cet instrument de 1822 constitue le plus ancien témoin que nous avons
pu relever au travers des collections étudiées. Il semble que les facteurs
allemands et viennois n'adoptent ce système que beaucoup plus tardivement.
Le plus vieux témoin observé, possédant ce type de renforcement de la
caisse, est le piano de Kisting & Sohn, daté approximativement de
1828-1832.
Ces barres métalliques vont être combinées à un sommier de pointes métallique
vers 1827. On peut observer sur le piano à queue de Clementi and Co, construit
à Londres aux environs de 1827. Ce système est breveté la même année par
la firme Broadwood. C'est également dans les années 1820 que l'idée de
cadre métallique voit le jour. La première étape décisive est franchie
en 1820 par James Thom et William Allen qui déposent un brevet pour un
cadre de compensation. Le but de leur recherche était de trouver un moyen
pour éviter qu'un instrument ne se désaccorde à cause des changements
de température. On sait maintenant que ce ne sont pas tant les changements
de température, mais bien ceux du taux d'humidité qui sont responsables
du désaccord. Les droits de ce brevet furent immédiatement rachetés par
William Stodart chez qui Thom et Allen étaient employés. C'est à Alpheus
Babcock que revient la primauté d'avoir conçu le premier cadre métallique
complet en une pièce, breveté le 17 décembre 1825 à Boston. Ce cadre était
toutefois destiné à un piano carré. Enfin, en 1843, Jonas Chickering,
de Boston, fait breveter un cadre métallique fondu en une pièce pour piano
à queue. Celui-ci, bien qu'il solutionne les différents problèmes de tension,
ne sera que progressivement adopté dans la seconde moitié du XIXè siècle.
LE CHEVALET
Le chevalet joue le rôle d'intermédiaire entre les cordes et la table
d harmonie. Il communique les vibrations des cordes, mises en mouvement
par les marteaux, à la table d'harmonie. En outre, le chevalet délimite
l'une des extrémités de la longueur vibrante de la corde.
Le chevalet doit être conçu de manière à combiner deux axiomes apparemment
opposés: une grande capacité de vibration afin de transmettre efficacement
les oscillations des cordes et une résistance importante proportionnelle
à la pression des cordes qui s'exerce sur lui. C'est pourquoi le chevalet
est constitué de plusieurs feuilles superposées de bois dur, en général
de l'érable. Ces feuilles sont collées conjointement, mais de façon Ã
ce que les fibres d'une feuille soient perpendiculaires aux fibres de
la feuille suivante. Le chevalet est ensuite collé sur la table d'harmonie.
Une telle facture permet d'allier solidité et souplesse.
Dans les premiers témoins, le chevalet est fait d'une pièce continue.
En 1788, John Broadwood fait breveter une nouvelle disposition du chevalet
qui est scindé en deux parties: chevalet de basses, chevalet des aigus.
Cette disposition permet de déterminer de façon plus précise le point
d'attaque des marteaux sur les cordes. Or le point de frappe des marteaux
est déterminant au niveau du timbre de l'instrument, puisqu'il régit les
harmoniques du son fondamental. C'est ce principe qui va déterminer John
Broadwood, aidé de deux scientifiques, Thomas Gray et Tiberius Cavallo,
à diviser le chevalet afin que les marteaux frappent les cordes à un neuvième
de la longueur vibrante, supprimant le neuvième partiel. Cette disposition
ne sera tout d'abord pas universellement adoptée. Dans un premier temps,
seuls les facteurs anglais et français suivent cet exemple. Les pianoforte
d'origine allemande ou autrichienne conservent un chevalet en une pièce
jusqu'aux environs des années 1820. Le plus ancien témoin que nous avons
pu observer, possédant un chevalet divisé, est un pianoforte fabriqué
à Munich par J. Sailer en c. 1820-1825. Les instruments d'Europe centrale
postérieurs à cette date possèdent un chevalet double, à l'exception de
quelques instruments tels Haschka (c. 1825) ou le Kisting & Sohn (c.
1828).
LES JEUX
L'analyse de ce paramètre illustre une nouvelle fois les divergences de facture entre les instruments continentaux (plus spécifiquement les allemands et autrichiens) et les instruments anglais.
Pianos à queue anglais
Dans les pianos à queue anglais, les jeux sont actionnés par des
pédales. Celles-ci sont déjà présentes sur des instruments datant des
années 1770 tels le piano à queue d'Americus Backers daté de 1772 ou encore
le piano à queue de Hancock daté de 1775 environ. Il faut donc en déduire
que, bien que l'on attribue l'invention des pédales à John Broadwood,
les pédales étaient déjà en usage plusieurs années avant qu'il n'en dépose
le brevet en 1783.
Durant toute la période envisagée dans cette étude, les pianos à queue
anglais observés ne sont munis que de deux jeux: l' una corda et
la forte (éventuellement divisée pour le registre grave et aigu).
La pédale una corda déplace le clavier et la mécanique latéralement
vers la droite (dans de très rares cas vers la gauche) de façon à ce que
les marteaux ne frappent plus qu'une corde sur deux ou deux cordes sur
trois. L'invention de ce jeu est attribué à Bartolomeo Cristofori puisque
deux de ses pianoforte conservés sont munis de ce type de jeu, actionné
par un registre. La pédale forte est un mécanisme qui soulève les étouffoirs
et les tient éloignés des cordes permettant à celles-ci de vibrer librement
aussi longtemps que la pédale est enfoncée. Sur la plupart des pianoforte,
la pédale forte soulève l'ensemble des étouffoirs. En 1806, la firme Broadwood
imagine de scinder l'action de cette pédale, allouant au pianiste le choix
de soulever les étouffoirs du registre grave indépendamment de ceux du
registre aigu et inversement. A partir de cette date, les pianoforte de
cette firme seront donc munis de trois pédales: una corda, forte
pour le registre grave, forte pour le registre aigu. Cette disposition
subsistera jusqu'en 1809, époque où l'on ne trouve plus que deux pédales:
una corda et forte divisée. La seconde pédale, située Ã
droite, est scindée en deux parties. Cette pratique semble avoir été abandonnée
en 1824. Mais la pédale forte (qui n'est donc plus divisée) sera
encore souvent ornée en son centre d'une ligne noire symbolique.
Pianos à queue allemands et autrichiens
Les pianoforte d'origine allemande ou autrichienne se distinguent
de ceux d'origine anglaise à deux niveaux. D'une part, tout au moins dans
un premier temps, dans la façon dont les jeux sont actionnés; d'autre
part, dans les types de jeux usités et dans leur multiplicité.
Jusqu'au début du XIXè siècle, les jeux dans les instruments allemands
et autrichiens sont actionnés par des genouillères et/ou des registres,
alors que les instruments anglais sont munis de pédales. Le plus ancien
instrument avec pédales que nous avons relevé est un pianoforte viennois
fabriqué par Michael Schweighofer vers 1808. Ultérieurement, les pianos
à queue munis de genouillères sont rares, mais on en trouve encore jusqu'en
1820.
La majorité des pianofortes classiques provenant d’Allemagne et d’Autriche
possèdent deux jeux. On pourrait s'attendre à ce que, comme en Angleterre,
il s'agisse d'un jeu forte et d'un jeu una corda. Si, en
effet, l'une des genouillères actionne un jeu forte, désigné en
allemand par le terme de Dämpfung, la seconde est soit également
une forte (soulevant dans ce cas uniquement les étouffoirs du registre
aigu, alors que la première soulève les étouffoirs du registre grave)
soit une Pianozug, c'est-à -dire l'équivalent d'une pédale céleste intercalant
entre les marteaux et les cordes une lame de bois sur laquelle sont collées
des petites languettes de cuir ou de tissu d'environ deux centimètres
et demi. K. Mobbs explique l'absence d'una corda sur les premiers
pianoforte allemands et autrichiens par le fait que, les marteaux étant
très larges, ils frapperaient après déplacement latéral du clavier la
première corde de la note suivante.
On trouve également, comme c'est le cas dans le pianoforte d'Anton Walter
de 1785 environ et celui de J. Schantz daté de la fin du XVIIIè siècle,
une genouillère ou un registre actionnant un jeu de basson (Fagottzug).
Celui-ci consiste en une tige de bois, recouverte de parchemin, qui, mise
en contact avec les cordes basses, produit une sonorité nasillarde assimilée
à celle du basson ou Fagott en allemand.
Au début du XIXè siècle, les pianos à queue austro-allemands se munissent
enfin de pédales. On constate, par ailleurs, une augmentation du nombre
de jeux. De 1808 Ã 1840 environ, les pianoforte allemands et autrichiens
présentent trois à huit pédales. Il s'agit en fait de six jeux différents,
dont certains peuvent être dédoublés. On trouve la pédale forte ou Dampfung
qui peut éventuellement être répartie sur deux pédales différentes; la
pédale céleste ou Pianozug ou Piano; la pédale una corda,
due corde, Verschiebung; la pédale de luth ou Lautenzug,
soit une lame de bois recouverte de tissu ou de peau dure que l'on appuie
sur les cordes le long du sillet; la pédale de basson ou Fagottzug,
la pédale de janissaire ou turquerie ou Janitscharenmusik. Cette
dernière est composée de clochettes, d'une cymbale et d'un tambour. L'effet
de clochettes est obtenu grâce à trois clochettes concentriques de diamètre
différent qui sont frappées simultanément par trois mailloches lorsque
la pédale est enfoncée. La cymbale consiste en une bande de laiton qui
" tombe " sur les cordes du registre grave. Le son du tambour
est, quant à lui, imité grâce à un coup frappé par un maillet sur la table
d'harmonie. En général, ces trois effets sont actionnés par une seule
pédale. On peut toutefois faire résonner cymbale et clochettes indépendamment
du tambour en appuyant sur la pédale avec un peu moins de force. A partir
de 1840, on constate une standardisation progressive des jeux. Qu'ils
soient d'origine allemande, autrichienne, anglaise ou française, les pianos
à queue possèdent deux pédales: l'una corda et la forte.
Pianos à queue français
Le plus ancien témoin français, le piano à queue de Pascal Taskin
daté de 1788, est muni de deux genouillères: l’une actionnant un jeu forte,
l'autre un jeu céleste. Les témoins suivants, notamment les pianoforte
d'Erard datés entre 1801 et 1818, possèdent quatre à cinq pédales et éventuellement
une genouillère. La facture française est donc semblable sur ce paramètre
à la facture austro-allemande. Constatons que le piano à queue de la firme
Pleyel de 1831 ne possède plus que deux pédales: una corda et forte,
tout comme les témoins français ultérieurs.
CONCLUSION
Des origines à 1850, un piano à queue est très différent d'un pays à l'autre. Il se distingue tant au niveau des éléments décoratifs qu'au niveau des éléments mécaniques.
Pianos à queue anglais
Meuble. Les structures du meuble, analogues à celles des clavecins anglais du XVIIIè siècle, évoluent peu jusqu'en 1825-1830. A partir de cette époque, les formes et les angles sont arrondis, les placages d'acajou et la division des surfaces en panneaux sont abandonnés. D'autres bois comme le palissandre, le noyer ou l'érable moucheté sont employés.
Pieds. Des débuts de la facture à 1810 environ, la caisse repose sur un piétement, dont les montants sont en pilastre, à partir de 1804 en gaine. Après 1810, la caisse repose sur quatre pieds tournés en balustre. Vers 1830, elle n'est plus supportée que par trois pieds en balustre.
Clavier. Le clavier, dégagé à partir de 1821, possède des marches blanches en ivoire et des feintes noires en ébène. Les frontons des touches sont moulurés.
Mécanique. Un piano à queue anglais est muni d'une mécanique de type English grand action, associée avec des étouffoirs individuels pour chaque note, en forme de sautereau, désignés par les termes de crank dampers.
Tessiture. Sa tessiture évolue de la manière suivante:
- 5 octaves, de 1775 Ã 1790-1795 environ;
- 5 octaves et une quinte, de 1790-1795 Ã 1808 environ;
- 6 octaves, de 1808 Ã 1820 environ;
- 6 octaves et une quarte, de 1820 Ã 1850 environ;
- 7 octaves, Ã partir de 1850.
Cordes. Les témoins de la fin du XVIIIè siècle sont tricordes et munis d'arceaux métalliques. A partir de 1820, les notes du registre grave sont progressivement munies de deux cordes filées, la caisse étant renforcée par des barres métalliques et vers 1827, par un sommier de pointes métallique.
Chevalet. Le chevalet est divisé dès 1788.
Jeux. L'instrument possède deux jeux, una corda et forte (éventuellement divisée). Ces jeux sont actionnés par des pédales.
Pianos à queue allemands et autrichiens
Meuble. Les plus anciens pianos à queue viennois et allemands se différencient des pianos à queue anglais par la structure légère du meuble. L'équilibre parfait entre les courbes et les droites, la finesse de l'exécution concourent à donner à ces instruments un caractère d'élégance. Le meuble acquiert un aspect plus froid et plus sévère sous l'influence du style Empire français. La courbe est bannie des structures, les arêtes des angles sont nettes. Dès 1820, dans le courant stylistique du Biedermeier, l'instrument acquiert un aspect nettement plus volumineux et plus massif. Les courbes réintroduites sont présentes dans toutes les parties du meuble: ceinture pieds, Iyre, barre d'adresse...
Pieds. La majorité des pianoforte allemands et viennois classiques reposent sur quatre à cinq pieds fins en gaine. A partir de 1808, les pédales se substituant aux genouillères et aux registres, les pieds avant de l'instrument sont reliés par une traverse portant une lyre décorative. De 1810 à 1815-1820 environ, certains facteurs viennois sculptent les pieds des instruments en caryatide. A partir de 1820 environ les pianoforte reposent sur trois pieds en forme de colonnes doriques, posés sur un socle épais. Vers 1828, les pieds en balustre se substituent aux autres formes.
Clavier. Les plus anciens témoins possèdent un clavier aux marches de couleur noire et aux feintes de couleur blanche. Au début du XIXè siècle, cette disposition est abandonnée au profit de touches diatoniques blanches (en os, plus rarement en ivoire) et de touches chromatiques noires, en poirier noirci, hêtre teinté ou ébène. Les frontons des touches ne sont jamais moulurés. Jusqu'au début du XIXè siècle, le clavier est semi-dégagé. Vers 1805-1810, le clavier n'est plus visible: les joues sont droites comme dans les plus anciens pianos à queue anglais et français. Ce n'est que vers 1842 que le clavier est à nouveau dégagé.
Mécanique. Les pianos à queue allemands et autrichiens sont munis d'une mécanique austro-allemande (Prellzungenmechanik), associée avec des étouffoirs de type Kastendämpfer (Einzeldampfer). Vers 1840, un nouveau type d'étouffoir désigné par le terme Hebeldämpfer est progressivement utilisé.
Tessiture. Leur tessiture évolue de la manière suivante:
- 5 octaves à partir de 1775 environ.
- plus de 5 octaves, Ã partir de 1794 environ: 5 octaves et une seconde,
5 octaves et une tierce, 5 octaves et une quinte;
- 6 octaves, Ã partir de 1808 environ;
- plus de 6 octaves vers 1815-1820;
- 6 octaves et une seconde : instruments viennois de 1820 Ã 1835
environ;
- 6 octaves et une quarte: instruments viennois de 1815 Ã 1825 environ;
- 6 octaves et une quinte: instruments viennois et allemands de 1825 Ã
1850 environ;
- 6 octaves et une sixte de 1830 Ã 1845 environ;
- 7 octaves, Ã partir de 1845.
Cordes. Les plus anciens témoins sont bicordes sur toute leur tessiture, excepté les dernières notes aiguës qui sont, elles, tricordes. Progressivement, les choeurs tricordes vont devenir plus nombreux par opposition aux choeurs bicordes qui se limiteront au registre grave. Les cordes filées apparaissent vers 1820-1825. Les premières barres métalliques ne sont utilisées que dans les années 1830.
Chevalet. Le chevalet n'est pas divisé avant les années 1820-1825.
Jeux. Jusqu'au début du XIXè siècle, les pianoforte allemands et viennois sont munis de deux jeux: Fortezug (forte) et Pianozug (céleste), actionnés par des genouillères ou des registres. De 1808 à 1840 environ, ils possèdent trois à huit pédales qui actionnent six jeux différents éventuellement dédoublés : Fortezug (forte), Pianozug (céleste), Verschiebung (una corda), Lautenzug (luth);Fagottzug (basson), Janitscharenmusik (turquerie). A partir de 1840, le nombre de pédales se réduit à deux Verschiebung (una corda) et Fortezug (forte).
Pianos à queue français
La facture française, à la fois liée à la facture anglaise sur certains points, et à la fois tout à fait autonome sur d'autres points, présente les caractéristiques suivantes :
Meuble. L'évolution du meuble des pianos à queue est nettement plus marquée en France que dans les autres pays. Elle suit assez fidèlement les courants des arts décoratifs, en particulier au niveau de l'ornementation. Le pianoforte de P. Taskin est l'unique représentant du style Louis XVI. La production de Sébastien Erard illustre, quant à elle, le style Empire. Après 1830, les lignes et structures assouplies des pianos à queue témoignent du goût nouveau caractéristique du style Louis-Philippe.
Pieds. Le pianoforte de Taskin, de 1788, possède des pieds en carquois, typiques du style Louis XVI. Les témoins postérieurs, de 1801 à 1818, sont munis de pieds tronconiques. Ce type de pied est abandonné vers 1825 en faveur de pieds tournés en balustre.
Clavier. Le clavier de l'instrument de Taskin est identique à celui d'un viennois ou d'un allemand de la même époque. Les témoins ultérieurs possèdent des claviers de type anglais: marches en ivoire, feintes en ébène. frontons moulurés En 1831, les frontons sont plats tout comme dans les décennies suivantes, la firme Erard conçoit dès 1808, un nouveau genre de " piano en forme de clavecin " dans lequel le clavier est dégagé, visible sur le côté.
Mécanique. Les pianos à queue français sont munis d'une mécanique de type English grand action. En 1822, Sébastien Erard met au point la mécanique à double échappement, associée avec des étouffoirs qui agissent par en dessous des cordes. Cette mécanique constitue la base des pianos à queue modernes.
Tessiture. L'instrument de Taskin de 1788 possède une tessiture de cinq octaves et une seconde. Les pianoforte d’Erard datés de 1801 à 1808 ont un clavier de cinq octaves et une quinte. Les pianoforte de 1812 et 1818, toujours de la firme Erard, possèdent une tessiture de six octaves, tessiture caractéristique des pianos à queue allemands et viennois. Le Pleyel de 1831 couvre un ambitus de six octaves et une quarte. Mais les pianoforte de cette firme des années ultérieures (1838, 1839, 1843) ont un clavier de six octaves et une quinte, tessiture observée sur des instruments viennois et allemands uniquement et non sur des anglais. La facture française semble donc suivre, sur ce paramètre, l'exemple allemand et autrichien plutôt que l'anglais.
Cordes. En dehors de l'instrument de Taskin qui est bicorde, les instruments français sont tricordes et munis d’arceaux métalliques. Erard semble employer des cordes filées dès 1812, elles remplacent progressivement les choeurs tricordes du registre grave.
Chevalet. Le chevalet est divisé dans les pianos à queue français, excepté dans l'instrument de Taskin.
Jeux. Semblable aux instruments austro-allemands, le pianoforte de Taskin est muni de deux jeux, céleste et forte, actionnés par des genouillères. Au début du XIXè siècle, les pianos à queue de la firme Erard possèdent quatre à six jeux, ce qui semble donc indiquer un goût commun aux facteurs continentaux, pour les variétés de timbre. Les pédales semblent adoptées un peu plus tôt en France qu'en Autriche et en Allemagne, puisque dès 1801, elles sont présentes sur le pianoforte d'Erard. Après 1831, on constate que les instruments français s'alignent sur les anglais et ne sont plus munis que de deux pédales: una corda, forte.
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