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INTRODUCTION
On ne se représente pas assez l'importance
revêtue, dans le développement de l'art musical, par
l'organe sonore lui-même. Ici, comme ailleurs, tout se tient.
L'instrument affecte directement l'invention musicale, il la
conditionne et même, l'inspire par ses possibilités,
comme par ses limites. Il est en partie générateur du
style, dont il jalonne les étapes, comme le matériau
dans l'architecture.
L'invention du système Boehm pour les
bois, plus particulièrement encore celle des pistons pour les
cuivres ont, en dernière analyse, une portée
équivalente à celle des chefs-d'oeuvre de la
littérature du clavier, comme le perfectionnement décisif
des cuivres fut la condition initiale du chromatisme illimité
et de la modulation éperdue de Tristan.
De même que la cithare dans le monde
antique et que le luth à la renaissance, l'instrument à
corde avec clavier, se substituant au second à partir du
XVIIIè siècle, est devenu aujourd'hui le plus important
de nos organes sonores. On n'imagine pas notre vie musicale sans lui.
Cette importance, il la doit en première
ligne à ses capacités harmoniques et polyphoniques.
Contrairement aux archets (qui se passent difficilement de son
concours), le clavier se suffit à lui même et c'est
pourquoi, le luth oublié, c'est sur le clavecin, puis sur le
piano, que se concentre la composition pour un instrument autonome.
Diminutif de l'orchestre, il ne consent à s'associer à
celui-ci que dans le concerto, pour s'y résever le premier
rang. Mais c'est pour lui que se réduit la symphonie (et
quelle satisfaction de "lire" à quatre mains, avec
la libre spontanéité du sentiment personnel, les
oeuvres des maîtres!). Le lied de Schubert, de Shumann et de
Fauré est inconcevable sans lui. Il est aussi l'adjuvant
habituel de la création musicale; c'est sur ses touches que
prennent naissance, sous forme d'esquisses, la plupart des oeuvres
symphoniques. Mais il est aussi lui-même le truchement le plus
habituel de la pensée musicale, la musique de clavier
dépassant en quantité (pas toujours, hélas! En
qualité) tout le reste de la littérature musicale. Il
suffit à exprimer le génie multiple de Chopin, qui ne
pense que pour lui et par lui.
Le piano mobilise la plus grande partie de la
pratique musicale privée. Par sa sensibilité
expressive, qui lui permet de rendre, par ses graduations quasi
inconscientes, par de simples réflexes dans la pression des
doigts, les moindres mouvements de l'âme, il se montre capable
(et digne) de traduire, en des improvisations que les contemporains
disaient supérieures à ses créations
elles-mêmes, la médiation sublime de Beethoven.
Interprète de la pensée intime,
organe habituel de la pratique musicale domestique, le piano domine
de même la vie musicale publique. Les récitals
pianistiques dépassent en nombres toutes les autres séances
musicales. Aussi, les locaux consacrés à ces auditions
par les grandes firmes de la facture pianistique sont-ils devenu
eux-mêmes des centres de vie musicale locale. Les salles Pape,
Dietz, Petzold, Erard et Pleyel à Paris, Bösendorfer à
Vienne, Blüthner à Berlin, Steinway et Chickering à
New-York, voient se dérouler annuellement le plus grand nombre
de séances, où s'inscrivent les apparitions
sensationnelles des grands virtuoses étrangers; elles
deviennent le siège et le centre d'associations artistiques
importantes.
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Chose curieuse, il n'existe pas, en français
(à notre connaissance du moins), une histoire quelque peu
développée du piano, histoire à laquelle les
littératures étrangères ont consacrés des
ouvrages nombreux et considérables; les musicographes français
écrivant sous ce titre se sont occupés surtout de la
littérature de l'instrument. C'est cette histoire que nous
avons voulu écrire dans les pages qui suivent. Nous sommes
loin de prétendre (telle n'était d'ailleurs pas notre
intention) y avoir établi l'historique détaillé
et complet de l'instrument et de son mécanisme avec tous ses
avatars, travail qui comporterait plusieurs volumes et dont la pure
technicité eut vite fait de lasser le lecteur (travail
d'ailleurs malaisé, vu la fréquente difficulté
d'identifier l'inventeur authentique de tel perfectionnement,
l'initiateur réel de tel procédé, les facteurs
donnant volontiers comme de leur crû, brevetant même des
prétendues nouveautés qui ne sont souvent que des
emprunts). Nous avons préféré rester dans les
grandes lignes, acter les principales étapes de l'histoire de
l'instrument avec ses principaux acquêts, montrer les liens
rattachant entre eux les principaux centres simultanés et
successifs de sa fabrication, évoquer à l'occasion, les
points de contact entre l'organe instrumental et l'art lui-même.
Les divisions et le plan s'imposaient
d'eux-mêmes. Un mot d'explication seulement concernant sa
dernière division, relative à la mécanique du
piano. En raison du caractère purement technique et de la
complication particulière de cet organe, nous avons cru bien
faire en groupant dans un chapitre spécial ces détails
qui, dispersés parmi d'autres, eussent manqué de
clarté, et qui s'expliquent mieux par leur juxtaposition.
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Le présent travail est dédié
à la mémoire de notre maître et prédécesseur
Victor-Charles Mahillon; créateur du musée du
conservatoire de Bruxelles, qu'il dirigea pendant quarante-sept ans
et qui, grâce à lui, devint la plus belle, la plus riche
de toutes les collections similaires. Nous avons saisi l'occasion de
rendre un modeste hommage à la mémoire de cet homme
éminent, généralement ignoré ou méconnu
en Belgique, mais honoré des spécialistes du monde
entier et qui, avec son monumental catalogue du musée
instrumental du conservatoire du Bruxelles (cinq volumes et trois
milles pages) fut le fondateur de la science moderne, objective et
pratique, de l'instrument de musique, substitué à la
science purement livresque qu'on lui avait consacrée jusque
là.
En terminant, nous tenons à remercier MM.
L. Anthonis, directeur de la maison Günther, G. et M. Hautrive,
facteurs de pianos, ainsi que M. S. Moisse, technicien du musée
du conservatoire de Bruxelles, qui nous ont aidé de leurs
connaissances spéciales concernant la mécanique, enfin,
M. M. Hoc, conservateur du cabinet des monnaies et médailles à
la bibliothèque royale, qui nous a fourni les indications
nécessaires concernant la valeur actuelle des monnaies
anciennes.
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